le carnet vert

impressions d'hier et d'aujourd'hui

02 novembre 2009

un taxi vert

Je me souviens parfaitement du taxi. Une 404 break peinte en vert métallisé. A l’époque c’était le nec plus ultra de la bagnole, rivalisant avec les ID et DS, et plus tard avec les R16.

Ce taxi nous attendait devant la gare. A moins que ce ne fût à nous de l’attendre, mes souvenirs à ce sujet manquent un peu de précision.

Il nous fallait bien un break, n’est-ce pas, afin de monter jusqu’au Ried les bagages nécessaires pour une famille composée de quatre personnes et venant en villégiature pour un mois complet. Car en ce temps là les vacances, je veux dire les vacances familiales, duraient tout un mois, mon père alternant juillet et août avec un de ses collègues.

Cette dernière ligne droite dans le taxi vert prenait un parfum de libération, après un si long voyage. Parce que le train local qui nous débarquait à Munster était le quatrième de la journée. Pour l’enfant que j’étais, amoureux des trains, c’était bien sûr du plaisir pur ; toutefois, tout au long d’un jour, cela finissait par devenir lassant. Même pour moi. Même si je me délectais de l’odeur métallique des freins serrés. Même si j’adorais entendre la scansion des boggies. Même si je m’absorbais avec plaisir dans la contemplation des écheveaux de voies à l’approche des gares. Même si je pouvais lire sans difficulté les noms des localités sur les panonceaux ponctuant les quais (va donc lire les noms depuis la vitre d’un TGV, c’est devenu mission impossible).

Le trajet en taxi ne prenait pas tellement de temps. Il n’y avait qu’une poignée de kilomètres. A faible vitesse évidemment, compte tenu du fait qu’à partir du village suivant, on s’engageait dans un chemin non goudronné qui sinuait à travers les hautes futaies d’épicéas. Quand je parlais de dernière ligne droite, c’était une vue de l’esprit, on l’aura compris.

Il me semble que mon cœur battait plus vite quand notre taxi cahotant atteignait l’orée de la forêt, et qu’au fond de la prairie pentue que nous longions sur notre droite, j’apercevais la petite maison de bois qui fut autrefois la propriété de mon grand-oncle Camille, et qui un jour avait été représentée par un artiste de la région au premier plan d’un paysage de monts bleutés.

Il me suffit de contempler ce tableau, le paysage aux monts bleus, pour parcourir en songe les chemins d’autrefois. Je redeviens enfant. Je marche sur le chemin poussiéreux en traînant sciemment les pieds (au grand dam de ma mère) et en imitant le bruit suave d’une locomotive. Et je me dis qu’un jour à venir, peut-être qu’un train régional me déposera sur le quai de Munster, et qu’un taxi vert m’attendra dans la cour de la gare et m’emmènera dans la montagne par un chemin non goudronné, et qu’au détour d’un virage mon cœur bondira à la vue d’une petite maison de bois. Je pense à ça en souriant. Je me dis que peut-être, un jour, un autre jour.

P1090213.

Posté par philg à 22:06:00 - chroniques de la mémoire - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 novembre 2009

la fusée

Nous l’appelions « la fusée ». Sans doute les enfants que nous étions étaient-ils influencés par les aventures de Tintin sur la lune. Ainsi savions-nous qu’au repos les engins interplanétaires adoptaient une posture verticale. Ce qui était le cas de la fusée. Comme la chose arborait de plus une alternance de jolies strates blanches et rouges, il n’y avait vraiment pas de raison pour qu’on la baptisât autrement. En dépit de son immobilité. Car en vérité il s’agissait d’un banal relais de télévision, planté au sommet d’un modeste mamelon dominant la vallée appelé le Solberg.

Mon imagination d’enfant me faisait évidemment envisager d’effrayantes mises à feu. J’avais peur du feu. J’avais peur du vacarme. C’est donc avec un délice mélangé de crainte que je m’approchais de l’objet de mes fantasmes. Je ne manquais pas non plus d’inventer des histoires diaboliques mettant en scène la fusée, que je prenais un malin plaisir à raconter à ma petite sœur, qui aussitôt se mettait à pleurer. J’avais alors droit aux foudres parentales, mais je n’en avais cure. Je continuais volontiers à délirer sur des catastrophes sidérales. Pour couper court, nos parents donnaient le signal du départ et, par un large chemin empierré, nous repartions sous le couvert d’une haute futaie d’épicéas.

Posté par philg à 17:45:30 - chroniques de la mémoire - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

18 octobre 2009

frisson

Il se passe de drôles de choses dans les voitures. Même dans la mienne. Mademoiselle chantait doucettement le blues, rien de bien neuf. Et puis il y a eu des causeries. La radio, ça cause, c’est bien connu. Même dans les voitures. Et même la radio bleue. Et puis il y a eu encore de la chanson. Et cette fois, c’était David McWilliams qui s’y collait, c’était encore moins neuf. C’était la chanson dont j’ignore le titre (et les paroles) mais dont je connais bien la mélodie. C’est d’ailleurs peut-être la seule et unique chanson de David McWilliams, je ne suis pas tellement au courant de ce genre de choses. Toujours est-il qu’il s’est produit quelque chose à quoi je ne m’attendais pas. Mon échine a été subitement parcourue d’un violent frisson. Non pas un frisson dû au froid, qui ce matin-là était pourtant sévère. J’étais habillé en conséquence. Et j’étais l’heureux passager d’une voiture récente, dont le chauffage fonctionne. Oui, cela existe. Ça nous transforme l’habitacle en un nid douillet. Ce qui n’empêche pas Elle de mettre des gants pour conduire. C’est très joli, entre parenthèses. Ce sont de beaux gants très sexy. Ce qui n’a pour autant rien à voir avec le frisson qui me hérissait le dos. Eh non. Je constatais que celui-ci était tout simplement provoqué par la ritournelle que déversaient les haut-parleurs, et qui me projetait des décennies en arrière, à une époque où on dansait dans les garages après le lycée et où les promesses d’amour jaillissaient au rythme de la musique.

Posté par philg à 20:55:04 - chroniques de la mémoire - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 octobre 2009

metton

Des images en noir et blanc dansent et vacillent en moi, évanescentes.

Des images du début.

Des images que je ne regarde jamais. C’est pourquoi elles sont évanescentes.

J’ai ouvert les volets.

Les exhalaisons givrées de novembre ont envahi la chambre. Je n’ai pas pensé à frissonner. Non. Au contraire, je suis resté un moment accoudé à la rambarde métallique, un simple tube peint en gris terne, du calibre d’un gros saucisson. J’ai contemplé la rosée qui scintillait dans les ronces. J’ai observé les montbéliardes qui paissaient nonchalamment. On les mène paître ainsi jusqu’aux portes de la ville. Je voyais leur haleine s’élever dans le matin froid. Au loin le levant embrasait la ligne des monts bleus.

J’ai saisi mon reflex et j’ai cadré les montbéliardes et leurs jets de vapeur et la silhouette des monts bleus dans le lointain.

J’ai refermé la fenêtre et j’ai cadré le point du rideau. Tout de suite il faisait plus chaud. L’appareil toujours en main, je me suis tourné vers la grande armoire en merisier. L’armoire de la grand-mère. Mon arrière-grand-mère. On avait gardé cette armoire. J’ai aperçu mon reflet dans la glace. Je me suis cadré dans la glace. Ce sont de ces images qu’on fait n’importe comment, pour essayer le matériel.

J’ai passé un pull et je suis allé dans la cuisine. En souriant tu m’as servi du café. Tu t’es assise face à moi, devant la petite table au formica rouge. Tu m’as souri encore pendant que je dévorais mes tartines. Tes cheveux gris étaient déjà impeccablement arrangés. Tu te levais de bonne heure. Tu me disais qu’à ton âge on finissait par dormir très peu. Je voulais bien te croire. Tu disais craindre le clair de lune.

Nous étions avares de mots. Moi je n’ai jamais été très disert. Et tu étais sourde. Nos regards, nos gestes, nos attentions suffisaient.

C’était mardi, jour de marché. Je t’ai proposé d’y aller. Avec la voiture. Tu as rayonné. C’était plus pratique qu’avec le bus, n’est-ce pas, et puis avec ton petit-fils ! Tu pourrais me présenter à tes amies.

Tu as acheté du metton. Tu voulais faire de la cancoillotte.

Ce metton-là, dans ma vieille auto bleue, à plusieurs titres il a gardé un parfum inoubliable.

Dehors il y a du vent. Les feuilles jaunies du gros cerisier volent en tous sens.

Bientôt je t’apporterai des fleurs.

Posté par philg à 18:37:10 - chroniques de la mémoire - Commentaires [14] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

18 septembre 2009

krokus

La ville s’étendait dans des directions où nous allions peu. Ainsi avais-je des amis qui habitaient un pavillon assez éloigné, dans une rue parallèle à la voie ferrée, et pour moi qui connaissais mal ce quartier il était aisé de se tromper de rue puisqu’il existait plusieurs rues parallèles à la voie ferrée. Plus de trente ans ont passé, et je ne sais pas si je saurais retrouver la bonne rue, puis le pavillon en question. Derrière s’étendait un vaste jardin qui s’élevait en pente douce. Je le revois vaste : sans doute paraissait-il plus grand que le nôtre ; peut-être l’effet était-il obtenu par le fait qu’allées et massifs n’étaient pas tracés au cordeau comme chez nous ; après tout, ce n’était que le jardin d’un pavillon de banlieue ordinaire. De toute manière nous étions jeunes et nous n’avions que faire du jardin. Un soir d’été j’étais parti sur ma mobylette et j’étais venu rendre visite à Pierre. Nous avions siroté un jus de fruits sous les branches d’un cerisier. Sur la table en métal au vert terni il y avait des traces poisseuses laissées par la gomme tombée de l’arbre. Il faisait très chaud. Comme nous n’étions que les deux, Pierre avait proposé que nous tirions les photos du périple récent du groupe. Nous nous étions retrouvés dans un petit local tout sombre et instantanément je transpirais à grosses gouttes. Dans la pénombre Pierre s’était emparé de mystérieux bidons dont il avait versé le contenu dans deux cuvettes disposées près d’un évier. C’est toi qui laveras les photos, avait-il déclaré. Soit. Ensuite je l’avais observé manipuler un appareil cylindrique assez encombrant. Il avait soulevé une sorte de plaquette de verre qui s’appliquait sur une autre plaquette fixe, et sous laquelle il avait glissé une bande de négatifs. Il activé un interrupteur, et j’avais vu apparaître l’image négative agrandie sur le socle blanc de l’appareil. Il avait manipulé bagues et manettes pendant un temps. Lorsqu’il avait paru satisfait de ses préparatifs, il avait inséré un filtre rouge sous la source lumineuse, puis il avait extirpé délicatement une feuille de papier photo de son emballage spécial. Il avait déposé le papier là où on distinguait l’image. Il avait regardé la trotteuse de sa montre, et au moment opportun il avait prestement ôté le filtre rouge. Il avait regardé encore la trotteuse pendant le nombre adéquat de secondes et remis le filtre rouge. Il avait alors plongé le papier dans une des cuvettes, et bientôt, émerveillé, j’avais vu apparaître l’image progressivement. Lorsque le processus avait paru achevé, il avait retiré la photo de son bain au moyen d’une pince et me l’avait tendue afin que je la rince à l’eau courante. Puis nous l’avions plongée dans l’autre bain, et enfin nous avions pu allumer la lumière. La soirée s’était poursuivie ainsi pendant plusieurs heures. J’avais bien observé le processus. J’avais bien écouté les explications. Je voulais faire ça moi aussi.

Mon premier salaire avait été consacré à l’achat de l’appareil photo. Un Canon Ftb. Puis cela avait été au tour de la chaîne hifi. Puis l’agrandisseur. Je ne m’étais pas posé tellement de questions, j’avais choisi d’acquérir le même que celui de Pierre, ainsi je pensais que je saurais l’utiliser plus facilement. Théorie que tout ceci. Quand j’avais ouvert le carton, l’appareil était en pièces détachées, peu nombreuses il est vrai, et j’avais assez vite été consterné : la notice d’emploi était écrite uniquement en polonais et les schémas étaient normaux, c’est-à-dire pour moi incompréhensible. Dans ces conditions dans quel ordre et dans quel sens fallait-il disposer les différentes lentilles ? Je m’aperçus assez vite que c’était un mystère. Il me fallait donc attendre que Pierre puisse passer à la maison pour m’aider à monter mon matériel, et ça m’agaçait prodigieusement. Heureusement que l’engin portait un nom que je trouvais rigolo, Krokus, ça m’incitait à un peu d’indulgence.

Posté par philg à 08:31:34 - chroniques de la mémoire - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 septembre 2009

coucher de soleil sur la bourgogne

Ouvrirai-je le tiroir aux diapos ?

Je sais qu’elles y sont, celles-ci.

Celles de quand nous sommes dissimulés dans les hautes herbes craquantes, au sommet de la colline.

Il me semble que nous avions choisi de nous taire.

Il me semble.

Je ne suis plus sûr de rien. C’est si loin.

Parfois l’un tendait à l’autre le flacon de saké. Le feu descendait en nous.

Comme il descendait sur l’horizon.

La plaine de Bourgogne. Comme un tableau. Une peinture aux larges traits jetés au couteau. La couleur comme une matière.

C’est ça que je voyais.

Du rouge.

Du jaune.

De l’orangé.

Du pourpre.

Du grenat.

Et toutes les nuances. La violence des couleurs. Au-delà des herbes craquantes. Les herbes blanchies par la sécheresse. La terre rouge et craquelée. La mousse desséchée sur le calcaire.

C’était une année comme ça. Un été de sécheresse. Le vin fut bon, cette année là.

De là-haut on ne voit pas les vignes. Même si on regarde dans la bonne direction. C’est trop loin. Seuls les contreforts de la montagne.

Et parfois le Mont-Blanc. Quand c’est l’hiver. Elle ne me croit pas.

Quoi qu’il en soit, nous finissions le saké, et nous regardions la Bourgogne, là où le soleil descend sur l’horizon.

La plaine se parait de la violence des couleurs.

Il me semble que nous avions choisi de nous taire. J’allais écrire de nous terre. Etrange lapsus.

Et voilà que des voix nous troublaient.

Des rires plutôt.

Et le grondement d’un moteur.

Pendant quelques secondes, je me détournais de la Bourgogne. Dissimulé dans les hautes herbes, je voyais une moto s’avancer sur le chemin, pilotée par une jeune femme.

Une jeune femme qui riait.

Joli spectacle. Fugitif. Le vent pliait les hautes herbes, et déjà la moto avait disparu. Seul le souvenir du rire tintait encore.

Alors je retournais à mon ouvrage. J’appliquais les couleurs encore et encore, sur la gélatine tendue au fond de mon reflex.

Les couleurs y sont encore, dans le tiroir aux diapos. Ça, je le sais bien. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un tiroir. Nous vivons une époque moderne. Les couleurs sont maintenant archivées, mémorisées dans un fichier qu’il me suffirait d’ouvrir. Mais à quoi bon. Les mots suffisent bien.

Posté par philg à 12:46:01 - chroniques de la mémoire - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 août 2009

boggies

Le compartiment était sombre. Quelqu’un avait eu la mauvaise idée de baisser le rideau. Par chance, j’avais pu bénéficier d’une place près de la fenêtre. J’aimais voyager près de la fenêtre. Comment en effet peut-on accepter de voyager sans voir au-dehors.

Le voyage vaut autant que le but.

Les autres voyageurs dormaient. Ou faisaient semblant. L’un d’eux avait incongrûment baissé le rideau.

Je ne dormais pas. Je soulevais le coin de toile marronnasse et je voyais défiler de loin en loin les lumières allumées dans la campagne. Parfois un convoi nous croisait avec fracas, et je me désolais fugitivement de ce que la plupart de ses fenêtres restent désespérément sombres.

Dormir dans un train ? Je ne peux pas. A la limite, je ne veux pas non plus. Non. J’exagère. Je ne pouvais pas. Parce qu’aujourd’hui, surtout en fin de journée, je m’assoupis. Je lis une page de polar, une deuxième page. Une troisième, peut-être, et voilà que je m’évade. Comment comprendre quoi que ce soit à l’intrigue ?

Autrefois on voyageait la nuit.

Les voyageurs n’avaient pas l’idée de soulever le coin du rideau comme je le faisais. Je suis quasiment certain que la plupart d’entre eux ont continué leur vie durant d’ignorer l’existence de villes comme Saint-Rambert-d’Albon ou Livron. Comment peut-on stationner de longues minutes sur des voies secondaires, près de longues théories de tombereaux et de wagons frigorifiques sans se soucier un seul instant d’où on est ?

Je me souviens des wagons frigorifiques.

Un jeune garçon avait lu : STEF (ce qui était écrit en bleu sombre sur blanc, sur le flanc desdits wagons). C’est comme moi, avait-il ajouté. Tandis que, jeune garçon moi aussi, je le dévisageais avec curiosité. Mais oui, je m’appelle Stéphane, avait-il argué.

Parfois, tout en ne dormant pas, je fermais les yeux et me laissais bercer par la scansion des boggies. J’aimais qu’on entre dans les gares. J’aimais sentir sous moi le jeu des aiguillages. Parfois nous stationnions longtemps le long des quais. Parfois sans raison apparente, comme à Livron. D’autre fois pour laisser le temps aux douaniers de faire leurs pointilleuses vérifications.

J’aimais le tressautement des boggies sur les aiguillages.

A lui seul le bruit des boggies symbolisait le voyage. Le voyage comme un style de vie. Une philosophie.

Des rêves d’enfant, alors que tout est encore en devenir.

Je ne sais pas pourquoi mon esprit était plein de scansions ferroviaires enfouies dans un passé lointain. Peut-être était-ce dû au fait que la route était mauvaise, ce qui rendait le roulement de la voiture discontinu tandis que je conduisais dans la nuit…

C’est à l’instant où les chevreuils ont traversé la route qu’Elle a crié.

Elle a crié et j’ai réalisé que des chevreuils venaient de traverser à quelques mètres devant nous. De la buée s’est formée sur les vitres de la voiture, consécutivement à une forte montée d’adrénaline. J’ai ralenti. J’ai regardé les bêtes s’enfuir à la limite du faisceau des phares. A la question d’Elle j’ai répondu, oui, oui, j’ai vu les chevreuils. Je n’ai pas précisé que je les ai vus après qu’elle a crié. Ce n’est même pas vrai : je les voyais, oui bien sûr, mais sans prendre conscience de la dangerosité de leur présence sur la route. Puisque j’étais dans un train.

J’ai réalisé qu’il n’y avait pas d’aiguillage dans la campagne. Ni de wagons frigorifiques. Seulement des chevreuils. Et qu’un accident ferroviaire était toujours possible.

Posté par philg à 09:57:01 - chroniques de la mémoire - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 août 2009

café sans sucre

En faction devant la machine à café, il attend sa boisson. Il a glissé ses sous dans la fente appropriée, il a appuyé sur la touche permettant d’éliminer le sucre et il a effectué son choix, toujours le même, un café moulu, court.

Machinalement il regarde les inscriptions rouges se modifier sur l’écran digital, au fur et à mesure que la machine accomplit sa mission ; c’est alors qu’amusé il remarque que les lettres rouges, sur l’écran composent le cabalistique message suivant : SEL-

SEL, pour sélection, j’imagine. Pense-t-il.

Eh ! S’exclame-t-il intérieurement. Ce n’est pas parce que j’ai demandé un café sans sucre qu’il faut me le servir avec du sel. Le café salé, c’est dégueulasse.

C’est pour ça, pour ce sel, qu’un sourire amusé éclaire son visage. Et comme il est volontiers sujet à des associations d’idées, il pense à la Bretagne. Farfelues de préférence, les idées à associer.

Il se revoit nettement caracoler comme un cabri dans les rochers de la pointe du Raz. Il se disait alors qu’il était bien content d’avoir le pied montagnard, c’était un comble, et il ne pensait pas que le bord de mer aurait été ainsi semblable à des sentiers alpins.

La seule différence était qu’au lieu de la langue inerte du glacier blanc, à ses pieds rugissait assourdissante la turquoise écumante de l’océan.

Il avait voulu s’approcher le plus près possible du flot dangereux, et peut-être que là-haut sur la plateforme herbue son épouse lui criait de revenir, mais il n’entendait rien d’autre que le souffle puissant et désordonné de la houle s’abattant sur le granite.

Il n’était pas fou. Il n’avait guère été plus loin. Il était resté hors de portée des griffes des démons marins. Il était revenu, bien sûr. Et l’épouse avait été soulagée. Il était jeune alors, et son épousée aussi, qui souriait encore à ses fanfaronnades, indulgente. Lorsqu’il l’avait rejointe, sur la plateforme herbue, il avait encore le visage baigné d’embruns. Il s’était frotté sur elle en riant. Il voulait partager son bonheur avec elle. Elle lui avait caressé les cheveux.

Ils avaient remonté le sentier main dans la main, et flottait entre eux comme une joie enfantine. Ils étaient entrés dans un bar saisonnier jouxtant le phare, enfin du moins c’est comme ça dans son souvenir et peu importe que les bars soient ou non saisonniers et que la distance qui les sépare des phares soit élastique.

Ils avaient commandé du café. A l’époque ils le buvaient encore sucré. Ça ne les avait pas empêché d’avoir l’impression que dans ce bar on faisait le café avec de l’eau de mer, tellement ce n’était pas bon. Ils avaient ri encore, et ils étaient sortis dans le vent.

Une autre fois, quoique méfiants, ils avaient renouvelé l’expérience. Ils étaient à l’autre bout du pays, enfin de la Bretagne, dans une ville entre Lorient et Nantes. Il était dix heures et des poussières, c’était l’heure de la pause café. Ils avaient trouvé un bar près d’une halle, il y en a toujours quelle que soit la ville, et ils avaient commandé du café. Ils s’étaient dit en rigolant, tellement ce n’était pas bon, qu’après tout les bretons disposaient d’une source inépuisable d’eau de mer, pourquoi se priveraient-ils de faire le café avec ? Ainsi forge-t-on de toute pièce des réputations qui sont sans doute infondées, mais n’empêche que, encore aujourd’hui, à supposer que leur prenne l’idée d’une villégiature en Bretagne, ils auraient une légère réticence en se disant qu’ils auraient pendant tout un temps à se priver de leur cher petit noir matinal.

Sur l’écran digital du distributeur de boissons, le SEL rouge a été remplacé par une rangée de tirets, invitant par là le consommateur suivant à insérer ses sous. Il retire donc son gobelet de café du réceptacle habituel et s’en va le siroter dans son bureau. Il se dit qu’il est content d’être loin de la mer.

Posté par philg à 10:47:21 - chroniques de la mémoire - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

07 juillet 2009

sur la terrasse

Ils ont dit qu’elle n’était plus là.

Ils ont dit qu’elle était là mais qu’elle n’était plus là.

Ils ont dit qu’elle n’avait plus sa tête.

Ils ont dit que sa tête n’était pas là.

Ils ont dit qu’elle n’était pas dans sa tête.

Ils ont dit que c’était difficile à dire.

Les mots sont durs, c’est pour ça.

Nous sommes descendus.

C’est parce que nous étions près d’eux, dans le haut.

Nous sommes descendus par Andelot et Pont d’Héry.

Je m’en souviens très bien.

Il faisait beau.

Les vaches paissaient paisiblement.

A côté de la voie de chemin de fer.

Je m’en souviens très bien.

Les vaches de chez nous.

Les montbéliardes.

La chambre était vide.

Nous l’avons trouvée sur la terrasse.

Derrière la maison de retraite.

Une terrasse ombragée qui donne sur le Doubs.

Le regard porte au-delà de la rivière.

A travers les saules et les roseaux.

L’eau est partout.

C’est la ville.

Une ville de l’eau.

Bien que le port fluvial ne soit qu’un souvenir.

Nous l’avons trouvée sur la terrasse.

Avec les autres vieux.

La plupart ne nous regardaient pas.

Peut-être étions-nous transparents.

Peut-être n’avaient-ils plus de regard.

Peut-être ne voyaient-ils pas la ville et la rivière.

Une ville de l’eau.

Nous l’avons trouvée.

Nous l’avons embrassée tendrement.

Elle a semblé heureuse.

Elle a dit a tout le monde c’est mon petit-fils.

Elle semblait heureuse.

J’étais heureux.

Elle ne m’a pas confondu avec mon oncle.

Elle a dit c’est mon petit-fils.

Il n’y a pas eu beaucoup de réaction dans le regard des autres vieux.

A peine un mouvement du menton de l’un d’eux.

Et encore peut-être n’était-ce qu’un spasme incontrôlé.

Nous l’avons accompagnée au réfectoire.

Nous nous sommes assis près d’elle un moment.

Au gens qui passaient elle disait c’est mon petit-fils et son épouse.

Aux autres vieux.

Aux dames qui faisaient le service.

Elle était heureuse.

Et nous aussi.

Pour la dernière fois.

Posté par philg à 08:39:00 - chroniques de la mémoire - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14 juin 2009

mousseline

Le premier de la famille à venir nous rendre visite là-bas (hormis mes parents et Jean-Bernard, qui nous avaient aidés à déménager, et rien que ça, ça pourrait bien valoir quelques lignes dans ce carnet), le premier de la famille, disais-je donc, ce fut mon cousin Jean-René.

Il était peut-être bien le premier tout court à se risquer, même.

Je parle de ça, hein, ce n’est pas d’hier.

C’était notre premier chez nous, à Elle et à moi. Plus de trente ans de ça. Vingt dieux, quand on y pense. On portait encore les cheveux longs. Enfin mon cousin. Parce que moi je venais de finir mon service, la quille, bordel.

Je dis risquer, c’est histoire de causer, remarquez. Parce qu’on ne craignait pas grand-chose, à vrai dire. Honnêtement. Nous étions des gens doux, Elle et moi. Des gentils. Nous le sommes toujours, je pense.

Avec nous on ne craignait donc rien.

Quoiqu’en cuisine…

Parce qu’en ce temps là, je ne savais pas encore ce qu’était une cuiller en bois et une mandoline n’était qu’un instrument de musique à cordes désuet. Je n’approchais le fourneau qu’avec circonspection, et comme nous avions une idée très novatrice des rôles dans le couple, c’est Elle qui s’y collait. Mais tout ça allait changer.

Toujours est-il que ce soir-là, avec Jean-René, on a fait une salade en entrée, avec du pâté sur des tartines, et puis après j’ai fait des tranches de jambon blanc, ce n’est pas dur à faire, avec du beurre sur des tartines, et avec ça, Elle s’est mis dans l’idée de nous faire des légumes, en l’occurrence un paquet de purée mousseline de chez mousseline. Avec du beurre sur des tartines. Et bien on me croira si on veut, parce que je sais, c’est difficile à croire, mais elle l’a ratée. La purée mousseline. Quand je dis ratée, je ne parle pas d’éventuels grumeaux qu’on aurait évacués avec indulgence, non. Ratée, ça voulait dire qu’il aurait fallu disposer d’un instrument, comment dire, percutant, voilà, pour l’entamer, genre un pic à glace ou un piolet, parce que sa purée, c’était du béton armé. Sans déconner. Je ne sais pas comment elle a fait ça. Si j’avais su, j’en aurais gardé pour fixer la barre de ma porte de grange. Bon. J’ai préféré le ciment prompt. On manque d’inventivité parfois. Heureusement qu’il y avait du beurre et du pain pour faire des tartines. Et il restait même du pâté.

Le dessert ? M’en souviens plus.

C’est bizarre, parce que Jean-René, tout mon cousin qu’il soit, et bien on ne l’a jamais revu. Après. Je veux dire on a complètement perdu sa trace. Vrai. Il s’est évaporé dans le paysage. C’est assez salaud quand on y pense, parce qu’on n’est pas des sadiques, Elle et moi, et on n’aurait pas forcément essayé de le réinviter à manger. Et puis, le cas échéant, il y a des restaus, en ville, des traiteurs, des marchands de toutes sortes de victuailles qui peuvent dispenser de s’enhardir à préparer des choses soi-même. Et puis on aurait acheté du beurre et du pâté. Pour les tartines.

Posté par philg à 18:29:44 - chroniques de la mémoire - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1  2  3  4  5   Page suivante »