Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je me suis dit que je serais ici chez moi. Entendons-nous, pas chez moi, chez moi. Je n’ai pas très envie de déménager. Chez moi en tant que narrateur ou narratrice d’une prochaine histoire. Je lui ancrerais des racines dans cette ferme, dans la cour de cette ferme, joyeusement traditionnelle avec sa forme trapézoïdale, l’étable ouvrant dans le petit côté du fond, qu’il faut encore traverser pour se rendre au jardin. Un jardin où mûrissent framboises et raisins gorgés de soleil. J’ai demandé, pour le raisin : il s’agit de chasselas rosé, pas d’un cépage de la région. Si je dis « joyeusement traditionnelle » en parlant de cette cour, c’est que ses balcons et greniers sont tout fleuris de géraniums qui lui donnent un aspect pimpant. On m’objectera qu’une cour de ferme n’est que ce qu’elle est, juste une cour de ferme, alors pourquoi m’enflammer ainsi ? Et il n’y a aucun rapport avec la chaleur caniculaire qui nous a accablés aussitôt quitté le cocon climatisé de notre voiture.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je suis retombé en enfance. Qu’on ne s’imagine pas que j’aie grandi dans une ferme, non. J’ai toujours été citadin, même depuis que j’habite à la campagne, et je suis issu d’une lignée de citadins, puisque même mes grands-parents l’étaient. N’empêche que des souvenirs jaillis de plus de cinquante ans m’ont soudain assailli, et ils étaient dus à l’odeur. Le foin séchait dans les fenils et je ne sentais plus que cela, un parfum capable de me tirer des larmes. Quand j’étais petit, nous avions passé notre mois de vacances plusieurs années de suite dans une ferme-auberge de la vallée de Munster, dans une vaste clairière sertie de hautes futaies de sapins, au-delà desquelles s’étendaient battues par les vents les vastes prairies à myrtilles. J’ai gardé en mémoire certaines odeurs du lieu : celle du linge propre et du parquet savonné pour la chambre, et celle du foin pour le dehors. J’adorais faire un mélange des deux en me penchant à la fenêtre quand le soir tombait.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, pétrifié par ce parfum de foin qui me faisait sourire, je me suis posé mille questions. J’ai fréquenté un tas d’endroits où séchait de l’herbe coupée et je n’en ai jamais été spécialement ému. Alors est-ce à dire qu’en Alsace, qu’on soit en plaine ou en montagne, l’herbe est la même et exhale le même parfum ? Un parfum qui ravive en moi de vieilles racines ? Nous sommes restés deux semaines. Et chaque jour je trouvais un moment de solitude, quelques minutes à peine, pour humer le parfum de la cour, qui de jour en jour se faisait plus subtil. Peut-être m’habituais-je déjà à lui.

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