Je suis debout devant le seuil, je me suis avancé sur les pierres anciennes couvertes de vase séchée, nous ne sommes pas en période de hautes eaux. Dans le temps, on ne disait pas le seuil, on nommait barrage cette déclivité de moins d’un mètre qui avale en partie le flot du Doubs dans un vacarme étourdissant tandis qu’une eau plus calme s’en va alimenter le canal. Loin des souvenirs qui me hantent et me mènent à évoquer le barrage noir sur blanc dans des histoires animées par les effets déformants de la mémoire, je prends quelques minutes pour m’imprégner de l’endroit, un lieu majeur dans ma vie insignifiante, là où j’ai planté mes premiers jeux ; là où j’ai fait l’apprentissage du risque en compagnie de mes cousins, glissant sur les pierres lisses du barrage, manquant nous engloutir tandis qu’aucun de nous ne savait nager, à croire que personne ne nous surveillait. Je n’invente rien, l’un d’eux vient de me rappeler cette aventure épique sur Facebook. Pourtant, je ne sais pas si je l’ai déjà dit, mais j’ai bien failli me noyer aux bains lorsque j’avais trois ou quatre ans. Je m’étais avancé sur la planche du plongeoir afin de remplir mon seau de plastique, et j’étais tombé à l’eau. Je me revois marcher au fond entouré d’un vert lumineux, je ne pense pas qu’à cet endroit il y ait eu plus d’un mètre, quelqu’un m’avait vu tomber et m’avait repêché, j’étais sauf et j’en suis aujourd’hui éternellement reconnaissant. Debout devant le seuil, rêveur, je me retourne et contemple les effets du printemps sur ce mercredi ensoleillé, les enfants, les collégiens et lycéens s’entraînant sur les terrains de sport, les cris et les sifflets, les promeneurs, les chiens ; le Pasquier grouille de vie. Plus loin des camping-cars sont stationnés derrière le pont de chemin de fer, quelques bateaux rouillés sont amarrés le long du canal. Habités, il me font envie. J’imagine déjà les soirs d’été, dans la fraîcheur relative de la rive ombragée, parmi les canards et les grenouilles, quand un silence relatif vient enfin, les promeneurs ayant alors regagné la ville. Il est temps de rentrer. Bientôt je lirai, noir sur blanc, ce que ma mémoire a dicté à propos du barrage, je sourirai des effets déformants de l’histoire, et avec tendresse je m’imaginerai encore devant le seuil, debout.

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