Aujourd’hui, jour de grève à la radio. Je prépare le petit déjeuner. Je vais chercher Elle, encore ensommeillée. Au radar, elle s’assoit. Je ne sais pas si elle s’en aperçoit, ou plutôt je fais semblant de ne pas savoir, pour le jeu, alors je le lui dis : ils sont en grève. Nous soupirons, parce que ça fait comme une épine plantée dans le gras de notre semaine. Parce que, vu que nous regardons peu la télé et que nous n’achetons pas le journal, nous écoutons habituellement les infos du matin à la radio qui cause, en même temps que nous petit-déjeunons. Ce n’est jamais particulièrement gai, surtout en ce moment, mais il faut bien savoir un peu.

Ce matin, rien. Que des chansons et des musiques que nous n’avons pas choisies, que nous n’avons pas forcément envie d’écouter, bruyants vecteurs de frustration. Encore heureux qu’ils n’en profitent pas pour nous abreuver de réclames crétines et de jingles abrutissants, comme sur les autres radios, celles qui ne font pas grève.

Nous trempons nos tartines, nous buvons nos jus de fruits, nous rangeons les bols dans la machine à vaisselle, tout ça bof bof, parce que la radio qui cause ordinairement ne cause pas aujourd’hui. Et puis soudain, du ronron sonore qui peine à éveiller notre attention jaillissent quelques notes de guitare qui me projettent en d’autres lieux, en d’autres temps ; me voilà dans ma chambre d’ado, griffonnant des poèmes sur des bouts de papier froissés ou des tickets de métro usagés, tout en écoutant la voix chaude du chanteur. Je rêvasse, je bats la mesure au rythme des branches du bouleau qui s’agitent devant la fenêtre. Je me projette dans des ailleurs encore chimériques, dans une city of night sans réalité tangible, ne me doutant pas que je n’irai jamais en Amérique, remarquez, il n’est jamais trop tard, mais je crois bien que je n’en ai pas envie. La ville évoquée restera sans doute pour moi une cité virtuelle, ayant peu de rapport avec la pochette rouge foncé du disque qui tournait alors sur l’électrophone, L.A.woman.