le carnet vert

09 mai 2012

à l'épervier

Nous filions à travers le vieux pays ; la terre était mate, le ciel roulait bas. Inutile même de parler des hirondelles et de leur façon de voler. Parfois, au loin, nous distinguions une forme claire se mouvant à ras de champ. Quel oiseau est-ce, demandais-tu ? Je ne savais pas. Je ne reconnais que les geais. Celui là n’en était pas un. Je le vis s’élancer, puis planer un instant au-dessus de la vague céréalière. J’ai pensé à un rapace. Malgré ça, je t’ai dit : une mouette. De toute manière les oiseaux sont un peu rapaces aussi.

L’oiseau n’était ni un geai, ni une mouette. C’était un petit rapace. Un faucon ? En vérité je ne sais pas à quoi ressemble un faucon. J’ignore même s’il en existe au plumage clair. Et puis j’ai pensé à l’épervier.

En l’occurrence l’épervier n’était pas un oiseau, il était une idée. Alors même que, sur la route étroite et droite, venait face à nous un fourgon roulant à gauche, je me suis mis à craindre inutilement pour ma peau, puis à penser à des jeux d’enfants. Je me suis demandé incongrument quand je pourrais retourner dans la cour de récréation pour prendre part à cette longue rangée de mômes se tenant par la main et tentant d’emprisonner les derniers oisillons libres à chaque fois qu’on criait le signal : à l’épervier, sortez ! Il me semble que la dernière partie était restée inachevée.

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07 mai 2012

page 23

J’ai peur. Peur de moi-même, en fait. C’est à cause de l’image, cette fois.On dirait un totem.

Nous avons cherché partout. Les gosses m’ont aidé.Des livres, il y en a partout, dans cette maison. Il y a des livres dans toutes les pièces. Nous croulons sous les livres. Vouloir trouver un livre en particulier, c’est une gageure. Alors quand on ne sait même pas ce qu’on cherche…

C’est Camille qui l’a trouvée. L’image. Où as-tu trouvé ça ? Ai-je demandé. Elle a montré le coffre où je range les bouteilles de scotch. C’était dessous, a-t-elle dit.

Pourquoi est-ce que je pense à un totem ? Un totem évoque un animal. Ou une plante, parfois. Mais pas un homme. Sur l’image, c’est une tête d’homme.

Nous avons cherché partout. Nicolas et Camille m’ont aidé. Ce sont mes enfants. Pour en avoir le cœur net, j’ai encore cherché après qu’ils sont repartis chez leur mère. J’ai cherché partout. Il y a des livres partout.

Nicolas a dix ans. Camille en a sept. Il lui manque quelques dents sur le devant. Camille s’appelle Camille parce que nous n’avons pas osé Camomille (à la place de Pimprenelle).

L’image. C’est une page arrachée d’un livre, en fait. Une page 23. Mais duquel ? Ça se voit à la trace du brochage, sur le côté gauche.J’ai demandé aux enfants de quel livre venait cette page 23. Ils n’en savaient rien. Ils affirmaient n’avoir jamais vu l’image. C’est un de vous qui l’a perdue, alors. Ça vient d’un livre qui est chez votre mère. Non, ont-ils répliqué. Alors nous avons entrepris de chercher le livre. Celui d’où vient l’image. Partout.

C’est une photo. L’image. Imprimée sur la page arrachée d’un livre pour enfants. Quel livre ?

J’ai peur. A cause de l’image. Quand je la regarde, j’ai l’impression qu’elle s’anime. Le visage de l’homme du totem semble vouloir m’hypnotiser. Je ne veux pas sortir de moi.

Après que les enfants sont sortis jouer dehors, j’ai recommencé à chercher. Je dois bien pouvoir trouver un livre pour enfants, d’assez petit format, auquel il manque la page 23. Il faut un début à tout. La logique me commande de débuter par leurs chambres. C’est dans ces pièces-ci qu’on trouve le plus de livres pour enfants. Méthodiquement j’examine le contenu de chacune des étagères. Je regarde dans les armoires. Je regarde sous les lits. Je défais les lits. J’ouvre les boîtes à secret. Rien. Je cherche dans les toilettes : il y a une étagère avec des livres de poche pour enfants. Mais je n’y trouve aucun ouvrage du format idoine, auquel il manquerait la page 23, et qui parlerait peu ou prou de totems à têtes humaines.

Je regarde l’image. La tête d’homme me sourit. Comment une figure sculptée à même le tronc d’un chêne et reproduite sur du papier glacé peut-elle sourire ? Je veux dire, ce n’est pas l’image d’une tête souriante, l’image sourit lorsque je la regarde. J’ai peur.

Il y a de grandes étagères peintes en orangé, sur le palier. De nombreux livres de toutes catégories y gisent dans un certain désordre. À l’origine, c’était rangé. Mais les enfants y sont passés. Je fouille de fond en comble. Je ne trouve rien. À part de la poussière. J’éternue.

Je détaille la pile de romans qui encombre ma table de chevet. En vain. Je trouve une carte postale humoristique que je n’ai envoyée à personne. Mais pas de livre pour enfants. Je ne suis plus sûr de rien. Je regarde la page 23. Je la tiens à la main. Elle est bien réelle. La tête sculptée dans le tronc du chêne me sourit encore. J’ai peur. J’ai confusément l’impression d’avoir vu cette figure quelque part, mais je ne sais pas où.

Au rez-de-chaussée, je retourne méthodiquement tout ce que contiennent les meubles et les étagères. Rien de significatif n’attire mon regard. Dans la cuisine, les livres de recette sont muets. Dans la salle de bain, il n’y a pas de livre. Je regarde quand même dans le placard aux serviettes.

La page 23 est seule. Son livre est introuvable. Sur cette page de papier glacé apparaît la photo du tronc d’un chêne, dont on a ôté l’écorce, et qu’on a sculpté d’une tête d’homme. On dirait la photo d’un totem humain. Qui sourit lorsqu’on le regarde.

On entend souvent parler de paranoïa, de schizophrénie, de ce genre de choses. Voit-on des images sourire, par exemple, lorsqu’on est atteint d’une telle maladie ? J’ai peur.

Papa, on va se promener ? Demande Nicolas. Oh oui. Mon papa ! Insiste Camille à travers ses dents manquantes.

Ils ont raison. Dehors il fait beau. Allons-nous promener. Cessons de nous monter le bourrichon à propos des pages détachées de livres égarés.

Je les emmène au château de Délaies. Ils adorent ce château. Moi je le trouve bizarre. À l’origine c’est un château fort. Il est tout en brique, comme presque toutes les constructions de la région. De loin, on dirait qu’il est rouge. C’est un château rouge. Ce château est bizarre, parce qu’il a été volontairement modifié à une époque ancienne, afin de ne plus avoir de fonction défensive. Ou agressive. Je ne sais plus. Combative, disons. Ces modifications sont visibles, ça lui confère un aspect, comment dire, décoratif, futile. Voilà, c’est le mot : ce château est futile. Il abrite néanmoins, entre autres collections, tout un florilège de soldats de plomb et de poupées anciennes à tête de porcelaine. Voici pourquoi le château de Délaies plait aux enfants.

Je consens à une énième visite des étages aux parquets encaustiqués et grinçants. Je ris aux éternelles anecdotes du guide. Je hausse les épaules en entendant toujours les mêmes questions saugrenues posées par les visiteurs. Le château de Délaies se niche au creux d’un vaste parc boisé, longé au sud par le cours sinueux d’un ruisseau. Je consens à une énième promenade dans le parc, le temps que les enfants avalent leur goûter. Amusé, je les regarde courir en riant sur une allée jonchée de glands et de feuilles jaunies. Et c’est alors que je l’aperçois.

La tête. Sur le tronc d’un chêne.

C’est un arbre plusieurs fois centenaire, à mon avis. Un morceau d’écorce a été enlevé, à peu près à un mètre vingt du sol. À cet emplacement, on a sculpté la figure d’un homme, assez grossièrement. Et cette figure se met à me sourire, dès que je la regarde. Je veux dire, elle n’est pas souriante tout le temps, elle se met à sourire si je la regarde.

J’appelle les enfants.

Vous voyez cet arbre ? Leur demandé-je. Celui où on a gravé la tête. Et je leur désigne le chêne le plus majestueux du parc, à quelques mètres de nous. Il est impossible de ne pas le remarquer. Vous la reconnaissez ? C’est la tête de la page 23. C’est la tête de l’image que Camille a trouvé sous le coffre à whisky. Vous la voyez sourire ? Là, sur le tronc du grand chêne.

Ils me regardent. Intrigués. Quelle tête ? Disent-ils en chœur.

texte paru dans les Défis du Samedi, 6 février 2010

04 mai 2012

Vous pensez...

.... que la France est malade ?

 

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Changeons de médecin !

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03 mai 2012

revermont

Protégés à l’abri d’une bulle, celle de l’habitacle automobile, nous nous heurtons sans cesse à la maussaderie des éléments. Il me suffit pourtant de te regarder pour occulter le noir, ne permettant pas à la pluie dégoulinant sur les vitres de me transir virtuellement. La voiture file en chuintant sur l’autoroute, tandis que le lent mouvement de métronome produit pas les essuie-glaces ne parvient heureusement pas à m’hypnotiser.

Le téléphone sonne. Tu décroches. Je ne saisis que des bribes de la conversation, mais je sais qu’à l’instar des nuages noirs roulant sur la Bresse, d’autres tempêtes grondent en tapinois, prêtes à nous happer dans une macabre sarabande. Et puis.

Soudain le ciel s’est lavé. La campagne rit de toutes ses vives couleurs. Tu affrontes encore les secousses des nouvelles navrantes, l’appareil collé à ton oreille, alors tu ne remarques peut-être pas ce panneau brun au bord de la chaussée, avec un pictogramme en forme de flèche tourné vers notre droite : il indique le coteau qui s’érige dans le lointain, le Revermont. Tu ne te rends peut-être pas compte de ça non plus, mais vois-tu, un long frisson me parcourt de haut en bas, je me laisse envahir, je pars en vadrouille dans les replis du passé, nous nous asseyons en bordure d’une falaise dominant la plaine, au loin la côte chalonnaise bleuit dans le couchant, tu t’appuies contre moi, nous sommes bien, quelque part on brule des sarments, tout à l’heure nous aurons envie de savagnin. Ne crains rien, je ne quitte pas des yeux le fil de la chaussée, mais tu sais quoi ? Le plaisir se glisse en moi. Parce que nous voici au pays de nos débuts.

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30 avril 2012

samedi de pluie

Samedi d’avril, samedi de pluie. Et Paris.

Paris sous la pluie. Paris de la grisaille dont on fait les vitraux.

Les premières gouttes, comme par hasard, à l’instant même où tu surgis du métro. Traverser l’avenue. Tenter l’aventure d’une ruelle aux couleurs désordonnées. Pour les photos, pour les mots, pour les cris. Même le vert terne des poubelles est orné. Des dessins sourient.

Glisser sur le pavé luisant. Tu t’accroches à mon bras. J’aime que tu aies ce besoin. Notre parapluie est trop petit, sans doute, mais qu’importe, nous montons d’un pas alerte. Du haut du jardin, se désoler de l’horizon bouché. Plus tard, nous passerons au pied de la tour Montparnasse et tu me diras que tu aimerais monter au sommet et admirer les alentours. Ce sera pour une autre fois, un jour où nous verrons clair. Je me contente de glisser un regard blasé vers des pervenches d’une variété originale. Je ne t’en parle pas, je ne sais pourquoi. Peut-être les remarques-tu aussi. Elles seront exemptes de nos déclenchements, déjà la pluie nous désarme.

À l’abri d’un palmier, un pantin blanc jaillit de son mur et nous adresse un signe joyeux. C’est juste avant que nous attendions le bus, protégés par l’abri sous lequel s’entassent des voyageurs multicolores.

Nous n’en avions pas encore pris la mesure, mais la traversée de Paris, par le 96, est en soi un voyage. Te souviens-tu, avec le même relent de nostalgie que celui qui me traverse, qu’un autobus à plateforme descendait autrefois la rue de Ménilmontant, à la poursuite d’un ballon rouge ?

À chaque arrêt le bus crache un lot de voyageurs, aussitôt remplacés par de nouveaux. Et on se presse, et on s’entasse. Et la buée forme un écran mouvant et déformant sur les vitres, à travers lesquelles je devine néanmoins des lieux désertés, qui d’ordinaire sont envahis. La place Saint-Paul est vide. Le parvis de la fontaine Saint-Michel également. Lors d’une halte prolongée au mitan d’un embouteillage, je remarque une petite foule agglutinée, comme ratatinée. Au-dessus des épaules noires et du couvert de parapluies, je distingue par instants le pavillon d’un tuba, ou la coulisse d’un trombone, alors je me dis que malgré la pluie, malgré la grisaille dont on fait les vitraux, ce samedi pour certains est un jour de fête.

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27 avril 2012

savoie

Pour Aline

En attendant de nouveaux écrits...

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13 avril 2012

limousines

La chasse a été bonne. Imagine. Un gros lièvre, superbe, qui détale devant moi au détour du chemin, alerté par mon auguste foulée. Je le suivis du regard tant que je pus. Ce chemin est une véritable ménagerie. Lorsque les chevreuils n’y sont pas on y trouve des lièvres, ou des lapins, ou des faisans. J’aimerais y trouver des abeilles en bonne santé, aussi. Que nous ayons une chance de voir nos arbres fécondés. Je rêve d’une abondante récolte de fruits, afin que je puisse imaginer des mélanges épicés. Peut-être le placard aux confitures sera-t-il engorgé ? Pour ce qui est de la chasse, imagine encore : des fritillaires. On en voit fort peu par ici ; tu as beau me dire que mais si, souviens-toi, près du village voisin. Je ne me souviens de rien. Mais hier j’ai vu des fritillaires. Nous retournerons leur tirer le portrait, si tu veux : dans le couchant, au bord de l’eau, l’éclat de leur robe de pintade pourpre. Ah, et puis, que je te dise : les limousines sont au pré. Ça promet de princières fêtes champêtres. Des voitures grandes comme des péniches égaillées dans l’herbe, et on étend sur l’herbe des plaids en faux tartan, on déballe de l’argenterie et de la belle vaisselle, on tient son rang, n’est-ce pas, on a beau pique-niquer, on n’en aime pas moins le luxe. Écoute : les premières explosions, le champagne qu’on décapite, le frémissement des bulles sur le cristal… Tu me regardes d’un air perplexe, quelle mouche m’a donc piqué, pour que je délire ainsi. Mais non, rassure-toi : les limousines ne sont que des vaches, des magnifiques en livrée brune (ne te délectes-tu pas comme moi de la vision d’une entrecôte sur une braise de sarments ?), et les seules explosions du jour sont silencieuses, celles des primevères n’en finissant pas d’éclore.

11 avril 2012

sourire intérieur

Je veux croire que nos pensées se croisèrent, se joignirent, s’embrassèrent. Il me plait de croire ça. Tu m’as vu partir de la maison. Peut-être m’adressas-tu un petit signe que je n’ai pas vu dans le sombre de la fenêtre, comme tu le fais chaque matin, au moment où tu me déposes devant mon bureau. Je veux croire que nous étions sur la même longueur d’onde, que tu pensais à moi à l’instant exact où justement je. Par exemple lorsque je longeais le champ où souvent broutent les chevreuils, mais aujourd’hui non ; je ne les avais pas fait fuir, pas moi ; ils étaient absents, c’est tout, sans doute en raison des rauquements proches d’une tronçonneuse. Ou alors, par exemple, et même surtout, alors que je me trouvai suffoqué par tant de beauté, en longeant un talus couvert de violettes ; il y a des violettes partout, figure-toi ; je sais que c’est la saison, mais quand même, on ne m’empêchera pas de m’émerveiller. Sans doute arborais-je un grand sourire intérieur lorsque tu m’as vu revenir.

06 avril 2012

le rosier

Hier un soleil timide inondait le jardin tandis que j’émergeais. Quand on se sent malade on passe son temps à émerger sporadiquement ; ça ne dure que peu. Une douleur accourt aussitôt qui vous plie et vous recroqueville. On a juste envie d’un coin de canapé ou d’un lit pour s’enfouir. À quoi bon, fuir. La douleur vous rattrape.

Bon. Hier était un sale jour comme ça. J’ai avalé péniblement un bouillon au vermicelle. Je me suis allongé et j’ai dormi. Lorsqu’à 14h30 le réveil a sonné (j’avais rendez-vous chez le médecin), je n’ai pas pu me lever aussitôt. Je suis resté entre deux eaux, en rémission, à écouter sans l’entendre la musique débitée par la radio ; au passage je me suis béni d’avoir positionné le réveil sur France Musique plutôt que sur une station à chansonnettes et à jingles.

Plus tard, par la fenêtre de la cuisine, je regardais le timide soleil illuminer le jardin de claquantes couleurs printanières. Je fus intrigué par les branches encore nues de mon rosier, tandis que tout autour la végétation autant que les oiseaux exubéraient. J’ai ouvert la porte pour aller voir, craignant d’avoir à porter le deuil, mais non, de discrètes pousses rougeâtres se dressaient ça et là, tout allait bien.

Je me suis senti comme ça : une pousse de rosier tardant à se déployer, serrée en elle-même, douloureuse peut-être. Lorsque je suis revenu de ma consultation, j’ai pu constater que les pousses n’avaient pas poussé pendant mon absence. Ça m’a fait sourire, avec d’autant plus d’indulgence que je n’avais a priori rien de grave, juste un moment où le corps se refuse et se convulse, peut-être en raison d’un virus.

02 avril 2012

le vallon

J’ai déplié la carte. Nous allons rentrer par un autre chemin, non ? J’ai repéré une petite route tortueuse, je l’ai montrée à Elle : tu vois. Elle s’en fichait peut-être. Notre récolte du jour n’était déjà pas nulle, puisque nous avions approché une plantation d’osiers. Toujours est-il que j’avais baissé ma vitre de quelques centimètres, histoire de faire entrer le printemps dans l’habitacle, un printemps légèrement brumeux, annonciateur de beau temps durable, une de ces météos rieuses qui ne permettent pourtant pas d’apercevoir le Mont Blanc. De toute façon, depuis la Touraine… Au détour d’un virage, vaguement étagé sur une modeste butte, s’est présentée la silhouette d’un village. Le clocher est bizarre, avons-nous remarqué. De fait il apparaissait anormalement maigre, dans une région où prédominent les formes trapues des édifices romans. À part ce détail, nous n’avons rien senti venir. Nous avons traversé le minuscule bourg, pimpant avec ses vénérables demeures de pierre blanche révélant une discrète noblesse. Les ruelles pavées invitaient bien à la promenade, mais sans plus. C’est joli, ici, avons-nous remarqué de concert, pensant vaguement qu’il faudrait y revenir l’été, des fois que des artisans y ouvrent des ateliers saisonniers. Et puis, vers la sortie du village, une modeste bâtisse nous invitait, faisant café, et aussi tarterie, saladerie. Je ne sais plus si ces néologismes prometteurs étaient réellement écrits sur un riant panneau rouge, mais c’est l’idée : petite restauration sans prétention destinée éventuellement à accompagner un verre de chinon. Car l’établissement faisait aussi bar à vins. Peut-être même servaient-ils de la rillette. Pour une autre fois, parce qu’à l’heure du goûter, n’est-ce pas. De l’autre côté de la rue, on avait installé des tables et des chaises en terrasse, directement sur l’herbe, une partie d’entre elles abritées par une tonnelle recouverte d’un fouillis végétal dense qui pouvait bien être de la glycine. Je n’ai pas réfléchi bien longtemps. J’ai même plutôt pilé, mû par le désir irrépressible de m’asseoir là séance tenante. Nous avons choisi une table sous la tonnelle. La végétation étant encore dépourvue de feuillage, nous n’avons pu identifier les lianes. De la glycine, disons. Nous avons tourné le dos à la route et à l’auberge, préférant laisser nos regards errer dans le creux du vallon que nous dominions légèrement, au fond duquel serpentait un cours d’eau sinueux bordé de peupliers. Une douceur idyllique baignait ce paysage. C’est paisible, ai-je remarqué, tandis que nous tentions tant bien que mal de restituer numériquement les couleurs tendres. Nous sommes restés peu de temps, juste ce qu’il faut pour siroter un perrier ou un diabolo. Mais il s’agissait d’un moment important, vital, qui à lui seul aurait racheté la journée, pour peu qu’elle ait été maussade.

 

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