04 juillet 2009
vin de paille
Je ne suis pas là, mais comme c'est aujourd'hui mon anniversaire, j'ai le plaisir de vous offrir un verre.
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Bientôt. Je ne sais pas quand, mais bientôt, je poserai délicatement ce noble flacon sur la table, je me munirai de mon meilleur tire-bouchon et avec précaution je l'ouvrirai.
Je choisirai le moment.
Nous serons tous les deux (et il y aura trop à boire). Ou alors nous serons entourés d'amis ou de parents en assez petit nombre pour que le breuvage ne paraisse pas trop chiche. C'est que la contenance est faible.
Nous serons entourés d'amis avec qui je voudrai être sur de passer un moment agréable. Je ne voudrais pas que le plaisir du goût soit déprécié par une ambiance morose.
Religieusement je me saisirai de la bouteille, que chacun aura pris le temps d'admirer, et je verserai lentement le vin dans les verres. Le liquide ambré resplendira dans la lumière. A travers le cristal des reflets mouvants et chaudement colorés s'inscriront sur la nappe blanche.
Un silence se fera. Chacun aura levé son verre, aura humé le nectar, aura fait danser la lumière devant ses yeux. Chacun goûtera du bout des lèvres et reposera son verre sans mot dire. Pour ceux qui ne savent pas la surprise sera grande. Du bout des lèvres ils goûteront encore.
Alors les langues à nouveau pourront se délier.
Avec le foie gras le mariage idéal se célébrera.
décembre 2005
03 juillet 2009
sourire
Amélie téléphone. Elle est toute contente : elle a perdu sa première dent de lait. Elle dit que ça bougeait trop, et puis que ça lui pinçait la langue, parfois. Elle dit que la dent ne voulait pas partir, alors Papa a aidé un peu. Dans l'espace vide, entre ses incisives, elle sent apparaître la nouvelle dent.
Amélie parle d'une histoire de souris : elle va mettre sa dent sous son oreiller, et dans la nuit une petite souris passera la remplacer par une pièce de monnaie. Elle espère que la souris mettra au moins un euro. Et puis elle se demande comment la souris va bien pouvoir faire ; on lui répond que ça grimpe partout, les souris. Oui, dit Amélie, mais ça sait pas lire une souris, comment saura-t-elle que j'habite au 47 ?
Moi, je pense qu'il faudra mettre une tapette.
septembre 2005
01 juillet 2009
chez annie
Il fallait bien que nous déjeunions quelque part, aussi, après un bref conciliabule, car j’avais repéré près du grand marché une ardoise où il était question de poissons et fruits de mer accompagnés d’épices, nous décidâmes d’un commun accord d’entrer « Chez Annie ».
Je m’étais fait une sorte de claquage au mollet gauche en m’élançant un peu vivement au milieu de la circulation afin de retirer un peu d’argent au dab de la Gégène. Ça avait réveillé en l’amplifiant cette vieille douleur (atroce) que j’avais glanée lors de mon footing dominical de la semaine précédente (bien que j’agisse avec prudence en présence d’un sol rendu glissant par la pluie, et où les tas de feuilles mortes recèlent un grand nombre d’embûches). Tout ça pour dire que ça me convenait très bien de ne pas clopiner trop loin dans la rue du Grand Marché, et que donc l’estaminet estampillé « Chez Annie » serait parfait. De surcroît l’ardoise annonçait un choix d’omelettes alléchant. Je savais qu’Elle apprécierait particulièrement un mets de ce genre et, indépendamment de ma patte douloureuse à défaut d’être folle, je n’étais pas opposé à l’idée de lui faire plaisir.
C’était la première fois que je remarquais ce restaurant, mais ne venant à Tours qu’une fois ou deux dans l’année, il est fort possible que je l’aie tout simplement zappé jusque là, tout comme mes yeux ne voient généralement pas les fast food ni les kebabs.
Nous sommes entrés. La salle était faiblement éclairée, principalement par la vitrine donnant sur la rue (dont l’ambiance météo oscillait entre le gris clair et le gris moins clair). Au fond, un comptoir peint en rouge délimitait l’antre de la cuisinière, la fameuse Annie comme elle se présenta elle-même en venant s’enquérir de notre choix tout en s’essuyant les mains dans son tablier. Pour le moment une seule table était occupée par un couple, nous avions donc le choix de nous installer où bon nous semblait, ce que la maîtresse des lieux nous invita à faire.
Ma spécialité, c’est les omelettes, claironna-t-elle en s’approchant (chose que nous avions devinée, car c’est écrit en gros sur la vitrine : « omeletterie », comme par défi aux dictionnaires ordinaires). Et de nous détailler le contenu desdites omelettes. Car il faut savoir qu’Annie traite de l’omelette comme d’autres traitent de la galette au sarrasin, c'est-à-dire que l’omelette se replie sur une abondante (concernant les crêpes ce n’est hélas pas toujours l’adjectif idoine) garniture. Elle décrit donc ce qu’elle met dans les différents modèles, et les occupants de l’autre table soulignent son discours (jovial) de louanges plus ou moins dithyrambiques.
J’opte pour une omelette garnie de gésiers, champignons et patates. Quant à Elle, elle jette son dévolu sur celle aux crevettes nappées de sauce au miel et au sésame. Auparavant nous avions compulsé les ardoises de tailles diverses occupant les murs, et remarqué l’existence d’une soupe de légumes épicée qui serait parfaite en guise de hors d’œuvre afin de nous réchauffer un peu.
Sur ce, le restaurant s’est rempli en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Plus exactement il y eut un étrange ballet de gens entrant et sortant, plaisantant avec la patronne, s’interpellant bruyamment. Manifestement tout le monde se connaissait, hormis nous, mais nous étions fort heureux de nous être immiscés dans cette ambiance bon enfant, et cela se voyait sans doute, parce que les gens n’hésitaient pas à nous inclure par moments dans leurs conversations. Certaines personnes avaient une fonction mal définie. Sans doute étaient-elles clientes, mais cela n’empêchait pas qu’elles s’emparaient des assiettes pour les amener devant les convives, tandis qu’Annie continuait de s’activer derrière ses fourneaux.
Il faut que je vous dise : j’ignore combien d’œufs elle met dans chaque omelette, mais on ne doit pas être loin de la douzaine. Sans mentir. Monstrueuses, les omelettes. Et la garniture en conséquence, ça va sans dire. Tout ça pour huit malheureux euros, une aubaine. Sans compter que c’est excellent au goût. En fait je ne me définis pas comme un gros mangeur, même si je ne rechigne pas à terminer des portions conséquentes, mais là, vraiment, c’était énorme.
Bref nous avons vécu là un grand moment de bonheur inattendu.
Ah oui, j’oubliais : les œufs, le vin, le café, le thé et d’autres choses encore sont annoncés comme étant bio, autant le savoir.
Si d’aventure vous êtes de passage à Tours, n’hésitez pas, entrez vous restaurer chez Annie. Je vous rappelle que ça se trouve dans la rue du Grand Marché, dans le vieux centre, vers la fin de la rue lorsqu’on vient de la célèbre place Plumereau. Si on a de la chance, on peut stationner gratuitement sur les bords de Loire, à quoi, disons trois cent mètres.
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Ceci dit, j’hésite encore à livrer ici des adresses de restaurants ou de magasins, car elles peuvent être tellement éphémères. C’est déjà arrivé. J’avais ainsi une super adresse à Paris, et ce n’est plus la peine que je vous mette un lien, nous y mangions de loin en loin, bien et pour pas cher, et puis un beau jour, plus de Lou Pescadou. Disparu. Consternation. Les magasins idem. A croire que dès qu’un endroit nous plait, il prend un malin plaisir à cesser d’exister. Vous n’avez pas remarqué ça ?
novembre 2008
30 juin 2009
un combat
Parfois Lucie disparaissait. Toujours de la même façon. Depuis la cuisine je la voyais se prélasser sur le vieux divan du salon. Elle tournait nonchalamment les pages d’une revue. Ou alors elle lisait un roman. De temps en temps elle mettait de la musique. Du jazz. Et alors il arrivait qu’elle ne fasse rien. Elle se contentait d’écouter. Je l’observais de loin. Jamais longtemps. Les fourneaux réclamaient une attention sans faille. Et lorsque je regardais à nouveau par l’enfilade des portes ouvertes, je ne la voyais plus. J’appelais. Elle ne répondait pas. Il n’y avait que ce jazz qui dégoulinait des haut-parleurs. Ce n’est pas la musique que je préfère. Je suis plutôt rock, voyez. Mais je la laissais écouter ce qu’elle voulait.
Lorsque enfin je pouvais me libérer momentanément de mon ouvrage, je dénouais le grand tablier lie-de-vin qu’elle m’avait offert parce qu’elle en avait assez, disait-elle, d’abuser du détachant sur mes chemises, et je me rendais dans le salon où, invariablement je ne la trouvais pas. Alors j’entreprenais d’ouvrir toutes les portes de la maison une à une, même celle de la salle de bain, même celle des W-C, et à chaque fois j’étais interloqué, voire légèrement agacé. Elle n’était nulle part. Je descendais au jardin, que j’arpentais dans tous les sens. Elle n’y était pas non plus. Vers quatre heures elle réapparaissait comme par miracle, juste à temps pour aller chercher les gosses à l’école. Elle m’embrassait en souriant, comme si de rien n’était. On n’a pas beaucoup dormi, disait-elle. Et c’était vrai. Depuis que nous travaillions de nuit tous les deux, elle à l’hôpital, moi à l’usine, nous nous couchions sitôt que les petits étaient en classe, mais c’était bien rare qu’à treize heures nous ne soyons pas déjà levés.
Cet après-midi là, j’avais juste fini de mettre en pots ma confiture de fraise au romarin, j’avais eu envie d’une bière. J’avais saisi une Jenlain fraîche dans le frigo et j’étais sorti dans le jardin. Comme d’habitude Lucie avait laissé Miles Davis s’égosiller tout seul et elle n’était nulle part. J’étais resté assis un moment sur la pierre de cheminée qui nous servait de banc, mais rapidement j’avais transpiré comme un malade, il faisait bien trop chaud. C’était dommage, je me sentais bien dans ce coin-là du jardin, dans les herbes hautes, près des lavandes où les abeilles bourdonnaient. Je m’étais rappelé qu’il y avait un parasol dans la maisonnette que nous louions l’été aux vacanciers, de l’autre côté de la route.
Je m’étais muni de la clé de la petite maison et j’avais traversé la route. J’avais été surpris de trouver la porte déverrouillée, j’étais pourtant sûr d’avoir fermé la dernière fois. Je savais que le parasol était dans la cuisine, plié derrière le placard, mais je m’étais lancé dans une petite tournée d’inspection, histoire d’en avoir le cœur net. Ce n’était pas normal que cette maison ne soit pas fermée à clé.
Je l’ai trouvée dans la chambre qui donne sur la vallée, à l’étage. Lucie.
J’étais frappé de stupeur. Elle avait installé le petit bureau face à la fenêtre, et elle était assise là. Elle me tournait le dos. Elle écrivait. Il y avait des papiers éparpillés partout, des livres ouverts, quelques crayons. Une fumée bleutée s’élevait d’un moignon de cigarette qui se consumait sur une soucoupe posée au coin de la table. C’était très joli, dans le contre-jour. Mais ce n’était pas ça le plus beau, et qui m’étonnait tant. Lucie était nue. Intégralement.
Je restais là les bras ballants, dans l’embrasure de la porte. Elle a continué d’écrire un moment et j’avais l’impression, je ne sais pas comment dire ça, qu’elle livrait bataille, oui, je ne la voyais que de dos, mais il y avait une sorte de violence en elle, qu’elle exprimait par saccades avec son crayon. Parfois elle posait brusquement le crayon, et elle gommait, et son geste était encore plus violent. Enfin son corps a semblé se détendre. Elle s’est retournée et m’a souri. Puis elle est venue à moi et je l’ai désirée comme jamais. Je ne l’avais jamais vue écrire, pourtant je ne l’ai pas interrogée. J’écris, a-t-elle dit simplement. C’est un roman, un jour tu liras, a-t-elle précisé. Et j’ai compris qu’il n’y avait rien à ajouter. Sans parler nous avons fait l’amour et c’était splendide. Plus tard, alors que l’heure de l’école approchait et que nous verrouillions la porte de la petite maison, elle a dit : l’écriture est un combat, tu sais, un combat primitif.
29 juin 2009
premières
Hier soir, c’était la soirée des premières. Je veux dire des premières fois. Pas des premières fois absolues, non. A un beaucoup plus petit niveau. Les premières fois de l’année.
Nous sommes à la Saint Jean.
La Saint Jean d’été.
Et comme ce soir là est un vrai soir d’été, avec une vraie chaleur d’été, agréable sans être excessive, on en profite pour voyager avec la vitre baissée côté conducteur, le coude en appui sur le bord de la portière, doucement caressé par le vent.
Le soleil n’en est pas encore à rougeoyer sur l’horizon, mais pourtant déjà la terre exhale ses parfums. Je ne devrais pas dire « déjà », parce que c’est justement l’heure où la terre exhale ses parfums. Avant que le soleil soit trop bas sur l’horizon. Et c’est une heure toute chargée de souvenirs. Car les parfums exhalés à l’heure présente ont tous leur image gravée quelque part dans un recoin de la mémoire.
Ainsi, hier soir, ai-je deviné qu’on moissonnait avant même de voir ma première batteuse de l’été en action dans un champ : la terre exhalait cette senteur inimitable que je ne saurais décrire et qui m’emplit de ravissement, celle du blé juste coupé.
Ainsi du même coup des milliers de champs d’orge ou de blé mur tentent de se rappeler à moi. Qu’est-ce qu’une vie ? Assez peu de temps, convenons-en, mais bien assez pour avoir vu moissonner tous ces champs et en avoir capté tous ces effluves.
Ainsi donc apparaît, sur l’écran de mon souvenir, tandis que je conduis, la vision d’une autre route traçant toute droite quelque part dans l’immensité céréalière du Berry. Les batteuses s’activent dans toutes les directions. Le soleil est bas sur l’horizon. La terre exhale sa touffeur dans la chaleur d’été. Les remorques gorgées de grain se dirigent vers les silos. Il nous faut parfois être patient. Par endroits un sillage de blé marque leur passage sur le goudron fondant. Je dis alors que j’aime cette ambiance de moisson, avoir l’impression que la terre pulse, et je suis peut-être seul à être ému par ce manège. Au loin vers l’est une fumée s’élève dans le ciel mauve du crépuscule. La sécheresse a dû causer quelque incendiaire dégât. On s’effraie un peu, on compatit, puis on oubliera. Un peu plus proche apparaît parfois le dessus d’un camion filant sur l’autoroute, entre deux talus profonds. On sait ainsi qu’on approche de Vatan et qu’on s’intégrera bientôt au flux migratoire.
Plus tôt dans la soirée, j’avais déjà remarqué ma première de l’été : une cigale qui crissait dans les branches d’un noyer. Et ça c’est une première fois précieuse, car par chez nous ce n’est pas tous les étés qu’il est permis d’entendre crisser les cigales, elles sont peu nombreuses dans nos contrées.
26 juin 2009
loin de la foule
Je vis loin de la foule
Et c’est heureux
Je vis à la campagne
Et c’est heureux…
C’est ce que j’expliquais à mon interlocutrice alors que je venais de décrire le vertige désagréable que j’avais ressenti fortuitement au sein d’une foule en mouvement : je connais le remède, je vis à la campagne.
Vivre à la campagne peut faire le bonheur du coureur à pied.
Donc je courais et je me sentais heureux.
Avais-je conscience d’être heureux, tandis que j’étais presque entièrement absorbé par ma propre respiration ?
Oui
Avais-je conscience de me sentir heureux parce qu’étant à la campagne ?
Oui, sans doute, mais ce n’était pas la raison première.
Avais-je conscience de me sentir heureux parce que je courais ?
Oui.
Et plus précisément je me sentais heureux parce que, bien que courant sans facilité particulière, je parvins en haut d’une côte redoutée sans souffrir plus qu’il n’est raisonnable. Elle est difficile, cette côte, je crois que c’est la plus dure des environs. Dans la dernière partie du parcours, en plus, quand on est déjà bien harassé. Je ne fais pas souvent ce parcours-ci. C’est un parcours du soir. Je ne cours pas souvent le soir. Pourquoi un parcours du soir ? Je n’ai pas de réponse. Je ne prends pas souvent ce chemin en courant, parce qu’il est difficile, à cause de la côte. A vrai dire je ne l’avais pas pris depuis des années. La côte, elle est raide, elle fait une sorte de crête avancée entre la vallée et le petit vallon de notre ruisseau. De plus elle est suivi d’un long faux plat montant, presque jusqu’à l’entrée du village.
J’avais redouté cette côte, et le faux plat qui s’ensuivait, et voila que je montais cela sans facilité particulière, certes, mais sans trop peiner non plus, ce qui prouvait que j’avais acquis quand même quelque expérience, et ce qui me rendait heureux, oui.
Quand le sentiment de bonheur est là, tout contribue à le renforcer, c’est bien connu. C’est donc naturellement que je fus émerveillé quand ma route croisa celle d’une troupe de faisanes, et quand plus tard mon regard tomba sur une morille esseulée.
25 juin 2009
abricots
Je la regarde.
Je regarde Elle.
Comme au premier jour je la regarde.
Voilà trente ans et plus je la regardais déjà.
Au premier jour.
Sur son visage se lit la dureté de la vie.
C’est passager.
Je me rappelle.
La lourdeur des valises.
Je la regarde.
Je regarde Elle.
Comme au premier jour.
Nous sommes comme ces abricots que nous mangeons.
Bien mûrs.
Et encore pleins de ressources.
De la sève sucrée.
De la joie.
Nous faisons.
Branchés sur le monde.
Je la regarde.
Je regarde Elle.
Comme au premier jour.
Elle mange un abricot.
Un abricot bien mûr.
Comme nous.
Je la regarde manger un abricot.
Je l’aime.
J’aime la regarder manger.
La dureté de la vie sur son visage.
Les valises.
Lourdeur.
Alors soudain de la légèreté se fait.
Elle sourit.
Je la regarde et elle sourit.
Elle dit.
La joie dans son regard.
Une joie enfantine.
Comme au premier jour.
Elle dit.
Une ancienne élève rencontrée par hasard.
Une jeune femme.
Un enfant à l’école maternelle.
La jeune femme qui l’interpelle.
Des souvenirs heureux.
L’école avec Elle.
La joie dans ses yeux.
Elle me le dit.
La jeune femme a réussi.
Les examens les concours.
Peut-être qu’elle ira loin.
De la fierté dans le regard d’Elle.
Non usurpée.
Et puis elle le dit.
Elle me le dit.
Tandis que je la regarde.
Je regarde Elle.
Comme au premier jour.
Elle reprend un abricot.
24 juin 2009
autopsie
J'allume la radio.
J'entends un bavardage ennuyeux, que je n'écoute que distraitement. Incapable de vous dire réellement de quoi traite l'émission. A tour de rôle, les pontes pontifient et s'écoutent pontifier. Ça ronronne doucement, sans intérêt, tandis que je conduis. Et puis soudain l'un d'eux lâche par inadvertance « AUTOPSIE après la mort ».
C'est amusant de constater à quel point les oreilles peuvent être sensible. Elles subissent sans broncher une interminable logorrhée, et tout à coup elles se dressent comme celles d'un chat à l'affût et elles sont satisfaites d'avoir tout en finesse capté l'incongruité.
Ça va sans dire que si un jour je dois être autopsié, j'aime autant que ce soit après ma mort.
Texte publié dans CARAMELS en octobre 2005
23 juin 2009
fête de la musique
Clémence n’aurait jamais imaginé qu’elle montrerait ses seins à la foule, surtout là, en plein centre ville, devant Notre-Dame. C’est pourtant ce qui est arrivé.
Ça faisait déjà une bonne heure que les gars tapaient comme des sourds sur leurs percussions. Les gens avaient fait cercle autour d’eux, et peu à peu le cercle s’était agrandi. Les gars avaient tapé de plus belle. On sentait bien que petit à petit ils se libéraient, qu’ils étaient pris par le rythme. Un léger sourire extasié se dessinait sur le visage en sueur de Sébastien.
Des enfants gesticulaient au milieu, sans doute ceux d’une des classes qui avait organisé un atelier danse africaine.
Clémence était assise sur le pavé, au premier rang des spectateurs, en compagnie de ses amies Charlotte et Karine. Cette dernière s’était déjà changée depuis un moment, elle était pied nus et, debout, elle vibrait en cadence, sans toutefois se décider à montrer aux gens ce qu’elle savait faire.
Face à elles, de l’autre côté du cercle, une grande fille blonde semblait prise par la musique et oscillait au rythme des tambours, son sac toujours sur l’épaule. Clémence se demanda si cette fille était captive de la pulsation, comme elle-même commençait à l’être.
C’est toujours la même chose, pensait-elle, au début on est à l’extérieur, on écoute les instruments, on regarde les mains, on cherche à capter quelque chose sur les visages des musiciens. Et puis soudain tout bascule. On est pris. Clémence sentait bien ça. Elle était prise. Elle avait la sensation de faire corps avec la terre, de vibrer avec le pavé de la place. Dans un premier temps c’était une vibration quasi immobile, et qui soudain prenait son essor, alors Clémence se sentait légère, elle devait se libérer des chaînes qui la retenaient encore au pavé, à la foule tassée autour d’elle et qu’elle ne voyait déjà plus, tout entière absorbée par la transe.
De ses yeux ouverts qui ne voyaient plus, Clémence remarqua tout de même comme un appel dans le regard d’Alexis, elle pensa que c’était pour elle seule qu’il frappait son tambour, à l’unisson des autres. La musique s’emparait progressivement d’elle de plus en plus étroitement, elle la confondait avec la pulsation du sang dans ses tempes, peut-être était-elle en sueur. Soudain elle n’en pouvait plus de rester assise. Sans même maîtriser le mouvement qui l’entraîna, elle se retrouva seule sur le pavé, devant tous les spectateurs, à se déhancher, à frapper le sol du pied pour mieux rebondir. On ne pouvait pas dire que cette danse était gracieuse, non ce n’est pas le mot, c’était une danse, comment dire, habitée, voilà.
La transe de Clémence dura cinq bonnes minutes avant qu’on la rappelle à l’ordre, tandis que les gars frappaient comme des sourds sur leurs percussions, tandis que Sébastien souriait d’un air extasié, tandis que la foule indulgente souriait aussi, tandis que la fille blonde continuait de se déhancher avec son sac à l’épaule. Tandis que les photographes amateurs avaient de bonnes raisons de déclencher et de déclencher encore. C’est long, cinq minutes, quand dès le début vos seins ont jailli librement hors de votre bustier et que vous ne vous en êtes pas aperçue.
21 juin 2009
rodo rodo
Pour ce qui est de nous procurer des surprises, nos enfants s’en sont donné à cœur joie, comme cela se passe, j’imagine, dans toutes les familles. Je ne m’attendais donc pas particulièrement à ce que nos petits-enfants fassent de même.
Je me demande si ce n’était pas la première fois que nous promenions la petite, Elle et moi. Dans la poussette. Elle était tout emmitouflée parce que c’était l’hiver, qu’il faisait beau et que par conséquent ça caillait.
Nous avancions à grands pas sur le chemin goudronné qui part au dessus du village, et la petite tenait droit devant elle ses minuscules mains gantées, comme si elle avait tenu le volant d’une automobile. Ce faisant elle scandait inlassablement une litanie que nous entendions comme ceci :
Rodo rodo rodo rodo rodo…
C’était interminable et nous nous demandions ce que pouvait bien signifier cette antienne dans la bouche d’une enfant d’un an et demi.
Elle dodelinait de la tête de gauche à droite et inversement. Si je m’arrêtais de pousser la voiture d’enfant, me disant qu’elle cesserait aussi vu qu’elle se croyait sûrement en auto, je constatais qu’elle poursuivait imperturbablement sa récitation. Bon, disait Elle, ce n’est pas la voiture. Ce n’était pas les vaches non plus, auxquelles elle ne jetait qu’un œil distrait (c’est dommage d’ailleurs, parce que les limousines qui paissent par chez nous sont très jolies). Nous avions pourtant la certitude qu’elle imitait quelque chose, mais quoi.
Rodo rodo rodo rodo rodo…
Ce n’est que plus tard, lorsque nous fumes rentrés à la maison et que nous sirotions notre thé auprès de la cheminée que nous avons compris de quoi il s’agissait.
L’un de nous a pris un album afin de lui en lire l’histoire, alors son visage s’est illuminé et elle a émis quelques rodo rodo joyeux…
Elle lisait.




