23 juillet 2008
chaise longue
Les chaises longues n’ont pas été rangées. Devant la porte de la cuisine, dans l’ombre du cerisier, elles me tendent les bras. Si je puis dire. Le curry d’agneau mijote depuis déjà deux heures. Je me réjouis à l’avance à l’idée que la viande se détachera très facilement des os et sera fondante à souhait. J’ai éteint le gaz sous la poêlée de légumes aux céréales, une trouvaille bien sympathique à l’accent estival. Le vin blanc est au frais. Les invités se font attendre. Je peux alors céder à la tentation de quelques minutes de détente.
Ça tombe bien qu’Elle n’ait pas rangé les chaises longues. Je m’assieds dans l’une d’elle et je me laisse aller à ne rien faire. Je ne me suis même pas armé d’un peu de lecture. Les yeux au ciel je savoure simplement ces rares minutes de farniente. C’est si rare. Imaginez : cette paire de chaises longues, de simples assemblages de tubulures peintes en blanc munis d’une toile au décor sobre, ne sort guère plus d’une fois ou deux par an du coin sombre de la cave où elle est habituellement stockée. Et encore, il faut qu’une des filles soit là pour en avoir l’idée. Force est de le reconnaître, Elle et moi ne savons pas ne rien faire. Alors les chaises longues ont beau être les moins chères que nous ayons pu dénicher dans un supermarché quelconque il y a de cela plus de vingt ans, elles ont la peau dure.
Je suis ailleurs. Les yeux au ciel. Un ciel bleu profond d’un soir d’été. Quelques rayons d’un soleil déclinant me surprennent parfois à travers le feuillage du cerisier, au gré d’un souffle de brise. Je suis ailleurs, dis-je, c’est pourquoi je suis tout surpris de constater que je regarde fixement sans la voir vraiment l’antenne de télé de la maison voisine. Je souris. C’est que je suis ailleurs, obstinément. Je sens mon corps se détendre, et se faire léger, et se fondre dans la toile de la chaise longue, et j’imagine des vagues bruisser autour de moi, de l’écume dessiner des courbes changeantes sur la grève, je me remémore la scansion lointaine des bateaux de pêche rentrant au port. Ce jour là aussi j’avais les yeux au ciel, et mon corps détendu me donnait l’impression de s’enfoncer dans les galets de la pointe du Hourdel, comme s’il s’était agi d’un matelas de plume.
21 juillet 2008
parfum d'herbe
Le soleil a disparu derrière l’horizon.
Mu par une fascination enfantine, je regarde la braise qui rougeoie encore sur la surface cimentée cernée de briques dont je me sers pour faire les grillades.
Et voila que soudain je suis assailli par l’odeur, vous savez un de ces moments fugitifs qui distillent des frissons de plaisir et allument des flashes de souvenirs.
Ça sent le foin.
Plus exactement l’herbe récemment coupée. C’est normal, j’ai tondu la pelouse, et les voisins ont fait de même.
C’est joli, une pelouse tondue. Et ça sent bon. Ça sent comme chez nous, ou comme autrefois. Des choses difficiles à exprimer clairement.
L’heure est propice à l’expression des parfums que la terre exhale. Ceci conjugué à la relative fraîcheur du soir est de nature à recréer, en d’autres lieux, sur ma terre d’adoption, mes sensations d’enfant, lorsque nous revenions de vacances dans le sud et que nous approchions de chez mes grands-parents. J’approchais mon visage de la vitre ouverte de la 4L et je me laissais griser par le déplacement d’air. Je me souviens parfaitement que, bizarrement, dès que nous franchissions la limite sud du département, nous prenions un peu de hauteur, et alors une odeur magique, que je n’avais pas encore perçue jusque là, me chavirait complètement, celle des prairies où herbes et fleurs avaient été coupées, et où paissaient les montbéliardes à la robe tachée de brun.
02 juillet 2008
voyager
Dans le bleu métallique du crépuscule, un avion minuscule trace son sillage.
Je rêve et en même temps je ne rêve pas.
Ma soif de lointains s’est estompée depuis longtemps. Il fut un temps, pourtant, où tout était possible, où l’avenir pouvait être fait de navigation sur des mers chaudes habitées de frêles esquifs menés par des gens souriants. L’avenir parlait arabe ou espagnol.
L’idéal est souvent ensoleillé et souriant.
Il fut un temps, celui de l’adolescence.
Mais je préfère les quais aux bateaux.
Je préfère les sillages cotonneux hauts dans le ciel à la vague angoisse inhérente au vol.
C’est ainsi.
J’ai oublié les lointains d’autrefois. Ils vibrent parfois dans mes lectures et c’est bien.
Allez, si, soyons honnête : je me dis quand même que j’aimerais au moins une fois traverser l’Atlantique, m’envoler pour Québec (« si j’avais les ailes d’un ange ! »), sans doute parce que les gens y parlent ma langue d’une manière exotique et savoureuse.
Mais voyager nécessite-t-il de se rendre au bout du monde ?
Il y a encore tant à découvrir à portée de roues.
Et combien de temps à vivre ?
J’aimerais tant,
Tant qu’il est encore temps,
Voir la Bonne Mère et la baie d’Ecalgrain et le canal de Briare et la cathédrale de Clermont, en lave noire de Volvic, et le sommet du Puy de Dôme et le Pic Saint-Loup et les vignes de Sancerre et les quais du Havre et le beffroi d’Arras et les salins du midi et ceux de Guérande et le kiosque de Valence et les bancs de sable de la Loire et les falaises d’Etretat et Belle Ile en Mer et la Roche aux fées et la forêt de Tronçais et le château de Fontainebleau et celui de Blois et l’Estaque comme la peignait Cézanne et les oliviers de Nyons et les étangs de la Dombes et le tumulus de Gavrinis. Je pourrais en aligner comme ça, des noms, pendant des pages et des pages, mais on se lasserait de les lire.
Et je n’ai même pas franchi une frontière.
Voyager c’est voir, entendre, sentir, goûter, toucher et s’en émerveiller encore et toujours.
01 juillet 2008
été
L’alouette chante
Le blé limpide est criblé
Stigmates de l’orage
30 juin 2008
combats aériens
Retour de marché : les heures chaudes. Le repas se termine dans l’ombre clairsemée du cerisier. Il n’y a que là qu’on puisse tenir lorsque la chaleur se fait cruelle.
Envie que le temps ralentisse.
Envie que les membres s’assouplissent sous l’effet d’une décontraction méritée.
Je sirote le fond de ma tasse de café. Je me détends. Je relâche encore un peu mon assise. De ce fait je suis tenté de contempler le ciel. Une large tranche d’un beau bleu se découpe entre le feuillage épars du cerisier et la frondaison du noyer voisin.
Très haut au-dessus de nous se déroule un ballet silencieux. Un grand nombre d’hirondelles dessinent de vertigineuses arabesques sans qu’aucun sifflement strident ne parvienne jusqu’à nous. Le centre de cette danse mouvante se trouve être un autre oiseau, un rapace dans les longues plumes flamboient dans la lumière crue.
J’observe un moment cette sarabande et soudain je me rends compte qu’il ne s’agit nullement d’une danse, mais d’un véritable combat aérien. Les hirondelles virevoltent et viennent à tour de rôle, dans une accélération fulgurante, frôler le rapace, et peut-être le frapper d’un méchant coup de bec, ça je ne peux pas le voir, les oiseaux sont beaucoup trop haut. Cela dure de longues minutes pendant lesquelles les hirondelles ne se lassent pas de harceler l’oiseau dix fois plus gros que chacune d’entre elles. La mêlée dérive progressivement vers le sud, disparaît soudain à ma vue, dissimulée par un branchage. Et puis je revois bientôt mon carré de ciel bleu habité à nouveau par un ballet d’hirondelles. Un ballet beaucoup plus calme cette fois. Elles ont gagné. Elles ont chassé l’intrus. Elles ont repoussé le danger qui menaçait certainement leurs nids.
Ce combat aérien me renvoie à mes lectures d’enfant, aux récits de Clostermann publiés dans la bibliothèque verte, dans lesquels s’affrontaient Spitfire, Junker et Messerschmitt (j’ai oublié le ou les titres). Je pense aussi à un volume lu plus tard, un vieux bouquin aux pages jaunies, « La vallée heureuse », autrement dit les bombardements de la Ruhr pendant la seconde guerre mondiale, décrits par Jules Roy.
18 juin 2008
futile
Le jour
Où mon crayon a cessé de noircir
Des feuilles blanches
Il neigeait
J’allais
Comme un zeppelin
Pris dans la tourmente
J’avais le vertige
Le monde s’effondrait
Il convenait
De lâcher du lest
De se débarrasser
De l’inutile
Et du futile
Comme les crayons
Et les feuilles blanches
Et les mots tracés.
16 juin 2008
demain il pleuvra
Il est des instants, rares, où j’éprouve le sentiment inhabituel d’être immobile, d’avoir enfin posé mes valises.
Des instants rares et brefs.
J’ai encore en tête l’image d’une vieille ferme réhabilitée, perdue au milieu de nulle part. Une route minuscule y mène, qui s’élève un peu au dessus de la vallée. On a fauché les bords pour la circonstance.
La vieille ferme a été transformée en atelier d’artiste. C’est jour de porte ouverte. Le maître des lieux est-il celui qui occupe le plus de place, dans un immense hangar de pierre où il creuse d’énormes morceaux coupés dans de vénérables châtaigniers, dont il peint ensuite l’intérieur d’une couleur vive ? Je l’ignore. Une femme explique au gamin que la couleur attire le soleil. (C’est quoi, ça, demandait-il)
Dans d’anciens réduits à cochons aux murs blanchis on a accrochés des photos. Je devrais me sentir inspiré, peut-être, mais la mode est au flou, au désarticulé, au superposé. Cela m’indiffère.
Mon œil s’éloigne des œuvres. Je n’ai pas envie de comprendre. Je ne ressens pas. Je préfère m’attarder sur les ferrures patinées par les décennies d’une vieille porte de grange. Un rayon de soleil fugitif fait ressortir les veines rugueuses du bois. J’imagine l’image. Je dis qu’autrefois j’aimais capter les ombres portées des ferrures de vieilles portes. Elle acquiesce, Elle se souvient. Autrefois.
D’autres images me tentent. Je pourrais capter par exemple les nuances rougeâtres des écorces gisant en tas dans le hangar atelier du sculpteur. Je pourrais capter cette étonnante rose trémière qui s’élève dans l’ombre d’un cerisier, à une hauteur prodigieuse, plus de quatre mètres, je n’ai jamais vu ça. Je pourrais capter les croix peintes à la chaux de chaque côté de l’entrée de la maison. On en voyait partout dans toutes les fermes des environs, autrefois.
J’ai ces images en tête, fraîchement vernies, tandis que d’un œil je surveille les grillades qui brunissent lentement sur la braise.
Je suis immobile, j’ai ce sentiment. Je me suis posé là, sur l’herbe tondue, vaguement à l’abri de la fumée que le vent ne se décide pas à diriger franchement d’un côté.
La campagne bruisse. J’entends des oiseaux pépier. J’entends glousser les poules du voisin. Le gamin cueille des framboises et de loin en loin nous en porte une à chacun. Au fur et à mesure de sa récolte, elles sont de moins en moins mûres. On les savoure quand même. Il est content.
Deux jeunes chats se poursuivent en sautant dans un tas de foin laissé là. C’est rigolo. Ça fait rire les enfants.
Au loin, derrière les haies, on aperçoit l’autoroute. On entend le vrombissement des autos qui se suivent en un mouvement lancinant.
Je me détourne de ce spectacle incongru pour savourer le verre de pineau que j’ai en main.
Les grillades seront bientôt cuites. Nous avons gagné la partie, ce soir : de gros nuages noirs sont passés sans dommage. Vers l’ouest le ciel se pare d’un gris uniforme.
Demain il pleuvra.
Tant pis. Ce soir je savoure un instant de bonheur. Un de ces instants où on à posé ses valises pour s’arrêter enfin, même brièvement. Un instant où on a l’impression d’être immobile et d’être bien.
11 juin 2008
en forêt
Nous faisions de longues promenades dans la forêt. Le vent des cimes agitait doucement les flèches des épicéas, comme une promesse de fraîcheur qui ne venait pas. En bas, sur le chemin poussiéreux, nous transpirions parmi le vrombissement sourd et incessant des insectes.
Parfois nous atteignions la zone des prairies aux milliers de fleurs où paissaient des vaches noires et blanches. Une vague angoisse m’étreignait si d’aventure on trouvait des bouses fraîches sur le chemin, qui pouvaient prouver que l’une ou l’autre s’était échappé de son enclos. J’avais quoi, dix ans peut-être, et j’avais peur des vaches. Cela ne gâtait en rien le plaisir que j’avais à découvrir les vastes espaces ondulant jusqu’au ciel, les sommets arrondis coupant l’horizon en un camaïeu de lignes bleues des Vosges.
Parfois encore, la forêt s’éclaircissait tandis que nous parvenions au-dessus d’un hameau ou d’une ferme, et j’aimais écouter les bruits de vie qui s’en élevaient, le chant du coq, les aboiements, des bribes de conversation, parfois, ou alors, si nous le village se trouvaient en contrebas, les cloches de l’église qui battaient à tout va à l’annonce de la prochaine messe. D’autres fois c’était une clairière qui s’ouvrait en contrebas, et nous entendions le mugissement d’une tronçonneuse, suivi d’un grand silence, et soudain en grand craquement retentissait, accompagné de froissements multiples. Nous ne voyions rien. Seuls les bruits indiquaient que tout près on abattait des arbres. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’était entendre les appels que se criaient les bûcherons en dialecte. Je ne comprenais pas, et pourtant les intonations m’étaient familières.
03 juin 2008
brochet
Voici quelques mois, on m’a donné un brochet.
Dit comme ça, ça sonne alléchant, n’est-ce pas ? Pourtant, que va-t-on faire de ça, gémissait Elle. Cette idée ! Le manger, bien sûr, m’enhardissais-je à répondre aussitôt.
En voilà une perspective enthousiasmante.
Sauf que.
Quand et avec qui ?
J’ai eu de la chance, notez, parce que lorsqu’on nous a donné la bête, elle était déjà lovée dans le sac en plastique transparent qui va bien. Vidée. Prête à cuire (pensais-je). Avant de le jeter négligemment dans le congélateur, j’ai eu l’idée de peser le bestiau. 1,7 kilogramme. Mazette. Cela se confirmait : pour deux cela faisait beaucoup, nous devrions attendre une occasion propice.
Le brochet est ressorti du congèle samedi dernier. Non pas subrepticement, mais fort à propos. Dimanche midi avait lieu le repas annuel que nous faisons avec trois couples d’amis. Chaque couple s’engage à préparer soit l’entrée, soit le plat, soit le dessert, et apporte le vin approprié audit plat. Le couple qui reçoit, quant à lui, s’occupe de l’apéro et des fromages. Sans parler de l’intendance, bien sûr. Quand ça s’était organisé, j’avais immédiatement pensé que le brochet verrait là une destination parfaitement adaptée. Et j’étais bien content d’échapper de ce fait à la confection du dessert. Les autres ont paru intéressés par ma proposition. J’ai précisé, sans avoir la moindre idée de la façon dont je m’y prendrais, que cela constituerait l’entrée.
Exit donc la traditionnelle recette de brochet au beurre nantais. Y avait plus qu’à trouver une recette. Nous avons arpenté le web dans tous les sens, Elle et moi, pressé gougueule jusqu’au trognon, nous avons trouvé un nombre incalculable de brochets au beurre blanc. Mais des entrées sympas à base de brochet, macache. Si : des terrines. Mais bof. Dans les bouquins, même chose.
Un jour Elle a déniché une salade de cabillaud au fenouil et à l’orange qui nous a paru fort sympathique : il suffirait de remplacer le cabillaud par du brochet, et le tour serait joué. Soit.
Dans mon idée, il fallait que le poisson soit servi tiède. Il convenait donc de ne le faire cuire que le dimanche matin. J’ai compulsé mon Ginette Mathiot pour avoir une idée du temps pendant lequel le poisson devrait rester dans son court-bouillon. 25 minutes pour un kilo. J’ai donc extrapolé un peu, et hop, hardi petit, je suis allé chercher la poissonnière à la cave (eh oui, je possède un peu de matériel, mais pas les placards pour le ranger ; rassurez-vous, la gamelle est bien à l’abri de la poussière, dans son emballage d’origine).
J’ai retroussé mes manches et j’ai entrepris de sortir le brochet de son sac. Il m’a aussitôt glissé des mains et s’est affalé dans l’évier. Son aspect visqueux, glaireux même, ne m’inspirait pas trop, pour le coup. Sapristi, je croyais qu’il était prêt à cuire, qu’il n’y avait plus qu’à. Je l’ai donc courageusement empoigné à nouveau, non sans avoir préalablement ouvert le robinet, et j’ai entrepris de le rincer abondamment. Bon. J’ai ensuite entrepris de l’allonger dans ma gamelle. Consternation, il était bien trop long. Je me suis donc résolu à lui couper la tête et la queue. Je rappelle qu’il était déjà mort, hein, pas comme le canard de Robert Lamoureux. Je n’ai pas pour habitude de faire souffrir les animaux. Entre parenthèse, allez donc tronçonner un monstre pareil, tout gluant de surcroît.
Bref c’est à ce moment que j’ai réalisé qu’il fallait aussi ôter les écailles. Alors là, je passe sur les détails. Sachez seulement qu’après ça, il y en avait partout. Et que j’étais bon pour prendre une douche.
On croit avoir largement le temps de faire les trucs, mais là, du coup, il était déjà pas loin de onze heures, j’allais devoir passer la vitesse supérieure si on voulait manger avant l’heure du goûter. J’ai donc allongé mon brochet amputé dans la gamelle, j’ai recouvert d’eau, ajouté du sel, du poivre, une rasade de vinaigre, un oignon coupé en deux. Un court-bouillon classique, vous apprêtez-vous à objecter. Oui. A part que j’ai remplacé la carotte habituelle par une racine de gingembre. Et même que j’ai rajouté une cuiller de gingembre moulu. Vous me croirez si vous voulez, mais ça sentait très bon, en cuisant.
Côté salade, j’ai cueilli une batavia (bio !) dans le jardin. J’ai émincé finement un bulbe de fenouil (la recette de cabillaud me servant de support préconisait de le faire revenir à l’huile d’olive, mais j’ai zappé volontairement cette étape, il est resté cru). J’ai épluché l’orange et j’en ai coupé les tranches en petits morceaux. J’ai disposé tous ces ingrédients dans des boîtes hermétiques en vue du transport. J’ai préparé la sauce, oh une simple vinaigrette composée de vinaigre de xérès, d’huile d’olive, de moutarde à l’ancienne. Et de jus d’orange. Sans oublier le sel et le poivre. Tout cela serait disposé directement sur les assiettes des convives, agrémenté de quelques copeaux de gingembre confit et d’un joli morceau de brochet tiède… enfin froid.
J’ai servi là-dessus un sauvignon du Haut-Poitou plutôt bien adapté.
Tout le monde m’a semblé apprécier.
En tous cas il n’en est pas resté énormément.
J’ai pensé que les agapes ne démarraient pas trop mal.
31 mai 2008
variation sur un dolmen
Il faisait beau. Et doux. Moins doux que la veille, certes, mais quand même cela valait la peine de marcher un peu.
J’ai proposé aux enfants la promenade qu’ils affectionnent. Justement ils l’avaient réclamée l’après-midi d’avant, mais j’avais préféré prendre la voiture et leur montrer un endroit qu’ils ne connaissaient pas encore. Ils avaient ronchonné par principe. Mais par la suite ils étaient contents : ils avaient vu des grenouilles.
Voila donc que ce jour-là, le lendemain des grenouilles, ils renâclaient encore tandis que je m’offrais à les accompagner au dolmen. C’est qu’ils n’avaient pas terminé ce qui est par définition interminable, à savoir en l’occurrence une étrange construction en briques de lego.
Le dolmen est un peu comme un phare dans notre paysage.
Non pas qu’on le voie de loin, blotti comme il est au sein d’un bosquet de chênes. Mais il faut croire qu’il exerce comme une force d’attraction. Chez nous, spontanément, promenade égale dolmen. Peut-être que les anciens, finalement, avaient dressé ces mégalithes spécialement en des lieux où les forces terrestres se conjuguaient, allez savoir.
Bref les enfants n’avaient pas tardé à oublier leur occupation précédente et gambadaient joyeusement dans le chemin creux familier en poussant parfois le cri terrifiant du pokémon sauvage. Nous avions une certaine distance à parcourir, deux kilomètres environ, mais déjà ils avaient en tête la pierre moussue qui leur servirait de siège. Il était tout à fait question maintenant qu’ils puissent prendre leur temps, ramasser de l’herbe, habiller les pierres rugueuses de leurs rêves.
Nous étions perdus dans nos pensées, Elle et moi, tandis que les petits s’amusaient. L’un d’eux disposait ça et là des morceaux de bois mort afin de définir un territoire imaginaire. Sa sœur était allongée sur la large pierre tabulaire à moitié effondrée et se laissait baigner de soleil. Quant à moi je fixais sur la carte numérique les détails moussus de la roche. Et puis peu à peu j’oubliai cette occupation et je m’ouvrais aux sons. Pas les gloussements divers de la marmaille, non, mais plutôt les sons lointains de la campagne alentour, qui vibrait de partout de mille bruits humains, automobiles sur la route, tronçonneuse, l’exclamation soudaine d’un fusil de chasse, et puis le braiement d’un bourricot du côté du village, le lointain chant d’un coq… Et me revenait le souvenir pas si lointain d’un matin d’automne où je passais par là, un matin où j’avais pris conscience de l’aspect sonore de cette campagne, on aurait dit alors que la terre s’éveillait précisément à ce moment. Je me suis demandé si ce n’était pas là un des aspects magiques des dolmens, de capter si bien les sons de la vie. Si ça se trouve, c’est pour cette raison qu’ils se dressent en des lieux dominants. Allez savoir.



