le carnet vert

19 novembre 2018

en forêt

Les températures ont chuté. Les premiers frimas se laissent entrevoir, bientôt les matins se couvriront de givre. Le ciel reste uniformément gris, d’un gris à ne pas mettre un auteur dehors, donc un temps à rester attelé à l’ordinateur. Néanmoins je sors. Il convient de purger les robinets extérieurs. Et tout à l’heure nous irons en forêt ramasser des fougères dont nous recouvrirons ensuite rhubarbes et sauges, entre autres, en vue de leur hivernage. J’imagine qu’en dépit de la froideur je serai heureux d’effectuer quelques pas sur un sentier souple, je serai sûrement attiré par les splendeurs colorées des feuillages illuminant le gris. Je m’arrêterai au bord du chemin et je sortirai de ma poche mon téléphone portable afin d’immortaliser l’instant. Plus tard je posterai l’image sur le web, car j’aime partager mes émerveillements. C’était hier. Sur place, je me souviens, j’ai  entendu un bruit inattendu. Autre chose que celui du trafic incessant sur la route proche. Une sorte de crépitement. J’ai levé les yeux. Le jaune s’éparpillait, le mordoré aussi. Ce crépitement curieux était produit par les feuilles qui tombaient des chênes.

 

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22 octobre 2018

au radar

Tu roules, tu roules. Tu vas un peu « au radar » parce que ta nuit a été courte, à ton âge le sommeil se fait sporadique, ce qui n’empêche pas la fatigue de peser. Bref, tu roules, on pourrait imaginer que tu fonces dans le brouillard, mais ce n’est pas le cas, d’ailleurs c’est interdit. Pas le brouillard, non, on n’y peut rien, mais foncer, dedans ou ailleurs. Le brouillard : n’exagérons pas. Il ne s’agit que d’une brume légère qui, dans le jour naissant, s’apparente à une chape de gris épais. On voit, pourtant. Même les radars qui fleurissent au bord de la route, mieux que les cyclamens. On est en automne, on va bientôt passer à l’heure d’hiver.

Tu roules au radar, aux radars, aux innombrables radars. Tu râles. Tu veux bien de la sécurité, mais pas policée, comme chacun. Tu traverses un village. Tu passes au radar. Tu entres dans une ville. Nouveau radar. Tu fais attention. Tu sors de la ville. Tu fais attention, à la route, aux radars, à ce qui fleurit autour de toi, aux feuilles tombantes, à celles qui attendent encore, rougeoyant en haut de leurs branches, et qui  soudain t’émerveillent, là sur la route de Niort, parce que la brume s’est déchirée et que le soleil levant éclaire l’allée de platanes que tu traverses. Tout cela est fugitif, tu gardes le cap, tu ne perds pas le nord, tu n’es pas « au radar », et tu garderas de cette sensation prodigieuse un sourire émerveillé pour la journée.

Le soir, à ton retour, le couchant illumine l’allée de platanes.

 

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21 août 2018

le parfum

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je me suis dit que je serais ici chez moi. Entendons-nous, pas chez moi, chez moi. Je n’ai pas très envie de déménager. Chez moi en tant que narrateur ou narratrice d’une prochaine histoire. Je lui ancrerais des racines dans cette ferme, dans la cour de cette ferme, joyeusement traditionnelle avec sa forme trapézoïdale, l’étable ouvrant dans le petit côté du fond, qu’il faut encore traverser pour se rendre au jardin. Un jardin où mûrissent framboises et raisins gorgés de soleil. J’ai demandé, pour le raisin : il s’agit de chasselas rosé, pas d’un cépage de la région. Si je dis « joyeusement traditionnelle » en parlant de cette cour, c’est que ses balcons et greniers sont tout fleuris de géraniums qui lui donnent un aspect pimpant. On m’objectera qu’une cour de ferme n’est que ce qu’elle est, juste une cour de ferme, alors pourquoi m’enflammer ainsi ? Et il n’y a aucun rapport avec la chaleur caniculaire qui nous a accablés aussitôt quitté le cocon climatisé de notre voiture.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je suis retombé en enfance. Qu’on ne s’imagine pas que j’aie grandi dans une ferme, non. J’ai toujours été citadin, même depuis que j’habite à la campagne, et je suis issu d’une lignée de citadins, puisque même mes grands-parents l’étaient. N’empêche que des souvenirs jaillis de plus de cinquante ans m’ont soudain assailli, et ils étaient dus à l’odeur. Le foin séchait dans les fenils et je ne sentais plus que cela, un parfum capable de me tirer des larmes. Quand j’étais petit, nous avions passé notre mois de vacances plusieurs années de suite dans une ferme-auberge de la vallée de Munster, dans une vaste clairière sertie de hautes futaies de sapins, au-delà desquelles s’étendaient battues par les vents les vastes prairies à myrtilles. J’ai gardé en mémoire certaines odeurs du lieu : celle du linge propre et du parquet savonné pour la chambre, et celle du foin pour le dehors. J’adorais faire un mélange des deux en me penchant à la fenêtre quand le soir tombait.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, pétrifié par ce parfum de foin qui me faisait sourire, je me suis posé mille questions. J’ai fréquenté un tas d’endroits où séchait de l’herbe coupée et je n’en ai jamais été spécialement ému. Alors est-ce à dire qu’en Alsace, qu’on soit en plaine ou en montagne, l’herbe est la même et exhale le même parfum ? Un parfum qui ravive en moi de vieilles racines ? Nous sommes restés deux semaines. Et chaque jour je trouvais un moment de solitude, quelques minutes à peine, pour humer le parfum de la cour, qui de jour en jour se faisait plus subtil. Peut-être m’habituais-je déjà à lui.

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18 juillet 2018

Un matin à Paris

Un matin à Paris. Assis dans le métro, ligne 4, nous filons vers le marché Saint-Pierre car Elle doit acheter du tissu. Oui nous sommes assis, évènement improbable à une heure encore matinale. Elle en profite pour consulter l’oracle de Google sur son portable afin de dénicher une éventuelle perle rare en matière de commerce de tissu. Son regard s’attarde sur une adresse. Dans le 11ème. Nous ne sommes pas dans la bonne direction. J’extirpe le plan de la ville de mon sac, je repère les lieux. Le métro s’arrête. Je regarde les indications sur le quai : Gare du Nord. Nous sortons précipitamment. Nous changeons pour la ligne 5. Couloirs blancs impersonnels et malodorants. Ligne 5, station Bréguet-Sabin, nous débouchons à l’air libre au milieu du boulevard, parmi les étals du marché. Nous ne savons pas quel jour ni à quelle heure a lieu ce marché. A chaque fois que l’aventure nous amène ici, les étals sont déserts. Enfin, je dis étals, le mot n’est peut-être pas exact. Je veux parler des structures métalliques avec les bâches qu’on déroule, justement pour protéger les étals le cas échéant. Plan en main, nous sinuons dans de petites rues vivantes jusqu’à dénicher l’adresse rechercher. Corrigeons : les rues doivent être vivantes à  d’autres moments du jour. Pour l’heure elles sont encore assoupies. La preuve, il est 10h40 et le magasin ouvre à 11h. Nous nous attablons au café d’en face pour un thé ou un café. Café, bar, restaurant japonais, bar à vins : étrange conjugaison. Quelques pas dans la rue pendant les ultimes minutes d’attente. Les autres boutiques sont censées ouvrir encore plus tard, comme c’est bizarre. Evidemment Elle ne trouve rien d’intéressant dans le magasin de tissus. Nous reprenons le métro, ligne 9, changement à Nation, puis ligne 2 en direction du marché Saint-Pierre. Station Anvers, nous descendons parmi le flot de touristes partis à l’assaut du Sacré Cœur. Elle prend le temps de photographier un morpion au coin d’une rue. Je sais, ces figurines en mosaïques se nomment Invaders, mais nous l’ignorions quand nous avons commencé à les traquer à travers la ville, objectif au vent, il y a une dizaine d’années. Je ne sais pas combien de temps nous passons au marché Saint-Pierre. Avec mon portable je photographie des coupons, que j’envoie à notre fille pour avoir son verdict. Nous finissons par tomber d’accord sur un tissu à dessins géométriques en noir et blanc, puis sur un jaune. Il est plus de 13h30. Trop tard pour rentrer manger à l’appartement, alors salade grecque et croque-madame dans une brasserie. Arrosé d’une bière fraîche, notre repas nous satisfait. Au bout de l’avenue, une librairie nous tend les bras, pour le plaisir de choisir un ou deux livres de poche. Et un stylo à glisser dans mon sac pour d’ultérieures prises de notes. Encore quelques centaines de mètres à pied, puis bus 68 pour nous retrouver boulevard Raspail, acheter quelques cosmétiques avant de retrouver notre havre de paix du troisième étage, fenêtres ouvertes sur la chaleur du dehors et la lointaine rumeur de la ville. Il est presque 17h. Le matin à Paris est bien entamé.

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08 juin 2018

photo virtuelle

L’autre matin, me rendant au marché, j’ai croisé un quidam dans la rue des Trois-Cailloux. Etrange. Pas de croiser un quidam dans cette voie, non. Même le matin on rencontre du monde dans la rue commerçante et piétonnière la plus fréquentée de la ville. L’homme était étrange par son attitude. Planté au milieu de la rue, il cadrait des vues face à moi, et je sentais bien que j’étais exclu de sa composition, ce qui me convenait parfaitement. Bref, ne tournons pas autour du pot. L’homme prenait des photos. Sauf qu’il n’était manifestement pas équipé d’un quelconque ustensile ad-hoc, comme par exemple un appareil photo, un téléphone ou une tablette. Il cadrait les vues avec ses mains positionnées en viseur. Et je voyais bien qu’il s’appliquait, le bougre. Il avait un certain âge, comme on dit en parlant des gens a priori plus vieux que soi, bien habillé, avec un brin d’excentricité dû à un blouson, tandis que pour ma part j’avais déjà très chaud. J’en ai déduit, à tort ou à raison, je l’ignore, que ce personnage était anglais. Et je n’ai pu m’empêcher de raviver avec plaisir le souvenir d’une tenancière de chambre d’hôte, à Wick, tout au nord de l’Ecosse, qui tentait de m’expliquer avec malice qu’il était normal que je ne comprenne pas la totalité de son discours, puisque même les anglais ne comprenaient pas les gens du cru.

Dans la rue des Trois-Cailloux, m’en revenant du marché avec mon sac de moules au bras, je me suis avancé jusqu’à l’endroit où un peu plus tôt était planté le quidam aux photos virtuelles. J’avais pensé que de là on pouvait cadrer la tour Perret, mais pas du tout, elle était cachée par l’angle d’une maison ou par les arbres de la place. Peu importe, me suis-je dit. Car compte tenu du contrejour et de l’atmosphère brumeuse, sa photo était inévitablement surexposée.

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La tour Perret à Amiens

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05 juin 2018

des lumas dans l'hélichryse

Des lumas dans l’hélichryse. Voici qui ferait un bon titre pour un polar, songé-je tandis qu’il a plu il y a peu et que je secoue la nappe par la fenêtre ouverte. Un polar humoristique, à la mode de ce bon vieux Charles Exbrayat, dont je lisais autrefois les ouvrages avec délectation, voire avec un accent stéphanois que j’imaginais conforme à celui d’une amie rencontrée jadis en colonie de vacances. Un polar avec un titre du style « Le temps se gâte à Zakopane ». Personne ne sait où se trouve Zakopane, j’imagine ; en tous cas moi je ne savais pas avant d’avoir lu le livre, et comme c’était il y a longtemps, je ne m’en souviens plus. Ça n’empêche pas le cher Charles d’en avoir fait un titre. Alors pourquoi pas des lumas, même si le mot ne figure que dans le langage des poitevins. Et dans leurs assiettes, mijotés dans la sauce ad-hoc. Personnellement je le préfère à la persillade, ou, mieux encore au gex fondu, selon une recette dont je garderai le secret. Bref un luma, chez nous, est un escargot, de préférence de la race des petits gris. Les lumas pullulent dans mon jardin et viennent même nous narguer jusque sous la fenêtre de la cuisine, où se prélassent iris bleus, sauges rouges et hélichryses jaunes, comme leur nom l’indique, bien qu’on les appelle plus communément immortelles ou encore herbes à curry. Je m’attarde le nez dehors, la nappe en suspens et les idées folâtres, rien qu’à cause du parfum entêtant de l’hélichryse, qui embaume par bouffées capiteuses jusqu’à nous en donner le dégoût. Alors je referme la fenêtre, je plie la nappe et la remise au placard. Les miettes du petit déjeuner sont dehors, dansant au milieu des fleurs. Tout est en ordre.

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19 mai 2018

racoin

Dans la matinée, je sors acheter du pain. En bas de la rue, de l’autre côté de la palissade, l’écheveau des voies ferrées fait silence. C’est jour de grève. A l’autre extrémité de la rue s’agglutinent en grappes les lycéens. Vu l’heure, ils devraient être en cours. Peut-être là aussi est-on en grève. Je bifurque dans une rue adjacente. Je tiens à profiter, gorger mon regard de l’harmonie architecturale des modestes amiénoises blotties les unes contre les autres. Amiénoise : ainsi nomme-t-on les maisons populaires traditionnelles dont sont faits les quartiers périphériques de la ville. Le centre ville en est dépourvu : elles ont été détruites par les bombardements de la dernière guerre. Au coin d’une ruelle, deux commères discutent. Amusé, je capte quelques bribes de leur conversation. L’une d’elles a fait repeindre ses toilettes de couleur claire, parce que vous comprenez, elles se situent dans un racoin sombre de la maison. Et me voilà plongé dans le passé, dans le vocabulaire fantaisiste et imagé de ma grand-mère. Elle n’était pourtant pas picarde. Je n’ai jamais plus entendu parler de racoin depuis ma jeunesse, alors que le logement de mon aïeule était si exigu qu’il était forcément truffé de racoins plus ou moins secrets pour ranger les affaires, faire sa toilette et sa cuisine. Impossible de s’y cacher. Enfant je n’en étais pas frustré pour autant. Au contraire, j’aimais la chaleur parfumée de ce cocon. J’aimais y venir l’été, quand nous pouvions avec soulagement élargir notre horizon en ouvrant grand la fenêtre. Alors mon regard se perdait au loin, escaladait les collines, sur l’autre rive de la Marne, aussi densément peuplée que la nôtre. La province se terrait loin derrière, inaccessible, la Picardie peut-être, dont j’ignorais alors l’existence. Pour ma part, en bon passionné des trains, je m’absorbais dans la contemplation du ballet incessant des RER dont la ligne s’incrustait à hauteur de notre fenêtre. J’ignore s’il existe une nuance, mais pour en revenir au mot déclencheur de ma divagation,  mon vocabulaire personnel m’imposerait plutôt un banal recoin en lieu et place de ce merveilleux racoin. Et voilà, le charme est rompu.

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12 avril 2018

les arques

Après une dernière montée de la route étroite, voici enfin le village. Un parking à droite. Elle se gare et coupe le moteur. Nous sortons de la voiture. Le silence nous accueille. On ne le dira jamais assez, mais la notion de silence est illusoire. En ce printemps revenu (tardivement), les oiseaux donnent de la voix. Rien d’exotique. Des mésanges, des chardonnerets, des moineaux. Au loin le doux chant d’une tondeuse nous rappelle la présence de l’humain. Nous sommes en manches courtes pour la première fois de l’année. Il était temps. Nous montons vers le village, appareils photos sur le qui-vive. Nous trouvons une petite place enherbée, piquetée de pâquerettes, devant la petite église. J’entre. Il fait encore frais. L’intérieur me semble étrange, fait de quelques vestiges rongés par le temps et d’une nef boisée. Le mot nef prend tout son sens par la similitude d’aspect entre la voûte d’une église et la coque d’un voilier ancien. Je me retourne. Au-dessus du portail un grand christ de bois torturé tend ses bras décharnés vers le ciel. Je pense « tombé du ciel », et me vient l’envie de fredonner, non de chanter à tue-tête, et je regrette de ne pas être capable de retenir plus de deux mots d’une chanson. Finalement je n’en fais rien, bien sûr, je n’ai pas été élevé comme ça, dans une église, en dehors des messes on fait silence. Le christ est un hors d’œuvre. Dehors, dans les recoins des murs se dressent quelques statues de bronze, de ces formes anguleuses et émouvantes comme nous en avons déjà vues au musée parisien consacré à Ossip Zadkine, et même disséminées dans le jardin du Luxembourg. Dans le musée nous admirons peintures et sculptures de l’artiste. Certaines, taillées brutalement dans d’énormes troncs d’orme, sont imposantes. Je sais d’avance que si je prends des photos, je ne pourrai rien en faire : les statues sont trop grandes, je ne peux les fixer qu’en contreplongée. Je déclenche quand même. Et puis je prends des détails, je joue avec les lignes de bois, les nuances de blond. Nous restons assez longtemps, je crois. Il me semble qu’Elle aime cet endroit, que j’ai déjà visité sans elle, voici cinq ou six ans. J’en suis heureux. Nous ressortons pour errer dans les rues du village. A sa tourelle, nous reconnaissons la maison dans laquelle ont vécu l’artiste et son épouse. Je m’accoude à un muret. Nous dominons la campagne. Je me prends d’amour pour un chemin qui s’enfonce dans un sous-bois, clic, clac, merci Kodak. J’ai besoin du grand angle pour photographier l’église en entier, sur fond de ciel bleu strié de quelques nuages effilochés. J’ai encore de la musique en tête. Je souris. Il y a quelques heures la radio nous a appris le décès de Jacques Higelin. Je devrais être triste. Je le suis sans doute. Et pourtant j’ai envie de rire au souvenir de chansons entendues des centaines de fois, et des concerts auxquels j’ai assisté autrefois, ou bien devrais-je dire participé ? C’était le genre de fête où on se sent en communion. Le chanteur savait faire cela : donner aux gens ce sentiment de joie et de communion. Nous rangeons les appareils et nous repartons par une route sinueuse et étroite. Nous restons empreints du bois sculpté, du bronze et des chansons, apaisés.

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30 mars 2018

frisson

Nous roulons vers la ville, radio allumée sur les souvenirs. Cette semaine on commémore mai 68. Hier soir, les invités d’une émission étaient consultés sur les mots : à propos de cette tranche de vie symbolique doit-on dire tout simplement 68, ou bien les évènements de 68, ou encore je ne sais plus quoi, la brèche je crois. La plupart ont répondu comme je l’aurais fait moi-même : 68. Pour en revenir à notre trajet motorisé, la plupart des émissions du moment sont illustrées par des musiques de l’époque. Et voilà qu’à l’écoute de l’une d’elles, je suis soudain parcouru d’un grand frisson complètement inattendu. C’est d’ailleurs le propre du frisson qu’il soit inattendu. Ce qui m’étonne surtout, c’est qu’un morceau, certes sympathique, écouté maintes fois jadis sans déclencher chez moi d’émotion particulière, résonne soudain d’une façon aussi spectaculaire. Est-ce l’effet de la musique elle-même sur ma moelle épinière, ou la nostalgie d’une époque (non pas mai 68, j’étais trop jeune et je n’écoutais pas de musique, mais plutôt quelques années plus tard, avec une apogée en 73, quand j’écoutais du rock à fond la caisse et que je rêvais de devenir un poète maudit).

Je ne sais pas s’il s’agit d’une simple coïncidence, mais je revis à nouveau ce moment d’exception au moment d’écrire ces lignes : l’ordi diffuse une version jazzy de « Paint it, black » enregistrée par le pianiste Rémi Panossian.

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21 mars 2018

rails

Je ne sais pas si vraimant j'avais atteint l'âge de 1000 kilomètres. A la réflexion, il me semble que j'étais beaucoup plus vieux que cela. En fait le kilomètre était inscrit dans mes gènes. Cela me venait de mon arrière-grand-père que je n'avais pas connu, celui qui était chauffeur. Je me souviens qu'enfant je lui rendais parfois visite au cimetière, tenant sagement la main de ma grand-mère, sauf quand je lui échappais pour ramasser des cailloux aux empreintes de coquillages. Nous passions non loin des voies ferrées et j'étais ébloui par le halètement puissant des convois à vapeur en partance pour la montagne. Aujourd'hui, à l'heure de ces horribles TGV conduisant de nulle part à ailleurs à la vitesse du vent, je ne suis pas étonné de me prendre de sympathie pouur des rails rouillés semblant naître d'une poignée d'herbes folles pour s'enfuir vers un néant brumeux

Petit texte écrit lors d'un atelier d'écriture à Bourges, le 9 mars 2018

 

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