le carnet vert

05 juin 2019

à banc donné

A la radio on évoque le décès d’une actrice connue. Une rigolote. 68 ans. Ce n’est pas un âge sérieux pour mourir. On s’attend presque à ce que l’animateur de l’émission ajoute que ce n’est pas politiquement correct. Du reste l’émission donne la parole à une thanatopractrice. Il paraît qu’il n’y a qu’en français de France qu’on ne prononce pas le mot embaumeur, ou embaumeuse (que Word ne souligne pourtant pas). 68 ans, c’est trop jeune. On parle de longue maladie. On parle des suites de, comme si ce n’était pas la maladie elle-même, longue de surcroît, qui tuait.

Mon grand-père est mort subitement à 63 ans. J’étais alors un jeune garçon de 12 ans, j’allais bientôt faire ma communion. Je pense encore souvent à lui. Je crois qu’en lui j’ai perdu mon initiateur, celui qui m’avait un soir de Noël fait goûter ma première gorgée de vin, un vin de chez nous, blanc évidemment ; celui qui m’a fait fumer ma première cigarette en une semblable occasion, une étrange cigarette fine et colorée, qui venait je crois de la Suisse voisine, et qu’on sortait religieusement d’un coffret de bois. J’ai sans doute déjà raconté cela, dans les pages de ce carnet vert ou ailleurs. Peu importe. Je répète mes mots à l’infini. Là est mon style. Là réside un rythme que j’accorderais volontiers à des musiques tribales.

Quoi qu’il en soit, après plusieurs décennies,  je pense encore souvent à mon grand-père et, j’ignore si cela est politiquement correct, mais je crois que j’ai hâte d’atteindre l’âge de 64 ans.

 

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Texte écrit il y a quelques semaines sur mon cahier de notes de l’université inter-âges, en attendant Elle pendant sa séance de kiné.

Ambiance sonore : buena vista social club

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08 mai 2019

pluies de mai

Je lève le nez de mon ouvrage. Je regarde dehors. Il pleut. Je suis sorti il y a moins d’un quart d’heure. Il ne pleuvait pas encore. Ou bien il ne pleuvait plus. Je suis sorti vider la poubelle des déchets organiques sur le tas de compost. Voilà qui est bon pour le jardin, de la pluie et du compost.

Je regarde à nouveau par la fenêtre. Il a cessé de pleuvoir. Puis cela reprend. Les nuages passent à vive allure, chassés par le vent. Plus vive l’allure des nuages, que celle des touches de ciel bleu. Pas assez de ciel bleu pour composer un tableau impressionniste.

Je me souviens d’un 8 mai pareillement tourmenté. Nous étions partis en balade en Auvergne. Nous avions mordu dans des casse-croûte, voire épluché des mandarines, quelque part au bord de l’autoroute, près d’un village dont on apercevait les vestiges médiévaux. Il pleuvait par intermittence, des intermittences désagréables car le vent aussi était de la partie. J’ai oublié le goût de mon sandwich, comme celui des mandarines, et je ne peux pas croire que nous ayons acheté des fraises. Un 8 mai : les fraises ne sont pas mûres, hormis celles qui poussent sous des bâches. Je t’imagine, debout derrière le hayon ouvert de la voiture, dansant d’un pied sur l’autre, sandwich à la main, à cause du froid et de l’humidité. Qu’allions nous donc faire dans cette galère ? Peut-être faisait-il moins frais qu’aujourd’hui, à peine 14 degrés, j’ai remis du bois dans la cheminée.

A Saint-Flour, le temps s’est levé, nous pouvions photographier des taches de prairie ensoleillées en contrebas de la ville. Il faisait moins frais. Curieux, nous parcourions les rues désertes, au gré desquelles les ardoises des restaurants promettaient de merveilleuses nourritures concrètes comme de l’aligot, mais c’était trop tard, nous nous étions déjà restaurés de manière spartiate et suffisante. J’ai photographié d’étranges figurines de plâtre fichées dans la pierre d’une porte antique.

Plus tard le viaduc de Garabit nous a fascinés, avec son extravagant entrelacs de ferraille. J’ai mitraillé le viaduc se mirant dans l’eau noire du plan d’eau. Dommage qu’aucun train n’y soit passé à cet instant. Il s’est mis à pleuvoir juste quand nous atteignions l’abri de notre voiture. Sains et saufs, nous avons ri. Plus tard encore nous arpentions une route sinueuse de montagne. La relative lenteur du véhicule nous a permis de remarquer, dans un rayon de soleil, un champ piqueté de dizaines d’orchidées sauvages mariées à des pensées et des narcisses. Du nanan pour les passionnés. Puis le temps s’est à nouveau couvert et il a plu.

Je lève le nez de mon ouvrage. Il ne pleut plus. Il va pleuvoir.

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Ambiance musicale : Hadouk trio, Now

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21 mars 2019

phoques

Nous sommes peut-être égoïstes. Tant pis. Certains lieux, nous aimerions en jouir seuls, en toute tranquillité, sans paroles, le vent et le ciel aiguisant notre paix intime. Ce jour d’octobre plutôt froid, ce n’était pas le cas. Des couples, des solitaires, des petits groupes, mais essentiellement des couples, je suppose des retraités à notre image, sillonnaient la pointe en remuant bruyamment les galets. On ne s’aperçoit du bruit des galets remués qu’à quelques dizaines de centimètres. Sinon le mugissement du vent et le grondement du ressac couvrent tout.

Je me souviens de cet épisode parce que pendant les infos de midi, mon regard s’est distrait de la télévision pour se porter sur les rayons de ma bibliothèque. Sans doute parlait-on de choses futiles ou ennuyeuses, tel la politique politicienne. Un ouvrage sur la baie de Somme m’a fait de l’œil. Je me suis levé pour m’en emparer. Je l’ai feuilleté brièvement, et mon esprit s’est évadé. Je me suis aussitôt retrouvé à la pointe du Hourdel, à l’extrémité extrême, exactement là où le fleuve déverse son dernier soupir dans la mer. La marée descendait. Le courant était fort. Assis sur les galets, à un mètre à peine de l’eau, je me laissai volontiers envahir de bien-être, j’étais presque heureux, et Elle aussi, j’espère, quand soudain la magie a cessé d’opérer. Des voix. Des gens parlaient. On nous parlait. On tendait le bras en direction du flot, là où le courant semblait le plus vif. Je ne compris pas immédiatement ce qu’il pouvait y avoir d’intéressant, jusqu’au moment où j’ai aperçu la tête d’un phoque, puis d’un autre, et d’un autre encore. Les animaux descendaient avec la marée. Nous étions contents de les voir, même si nous ne l’avions pas anticipé. Bien sûr nous savions que les bancs de galets découverts par la marée basse, un peu au large abritaient quelques colonies. Manifestement les gens étaient venus exprès. Pas nous. Nous avions juste envie de nous reposer là, disons même en quelque sorte de nous recueillir, parce que nous étions déjà venus il y a longtemps, un 14 juillet, et alors nous étions seuls à goûter le silence des galets remués, nous moquant éperdument des éventuels phoques. Il m’avait semblé m’enfoncer dans des vagues molles de galets, tant je m’étais détendu, et j’ai gardé de cet instant un souvenir indélébile.

 

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14 janvier 2019

Saint-Louis blues

Il suffit parfois de rien ou presque, de la simple lecture d’un passage de roman par exemple, pour faire surgir des souvenirs enfouis depuis des décennies. En fait ce n’est rien de précis. Juste une ambiance, une impression. Quelque chose d’assez fort néanmoins pour me prendre aux tripes.

Je lisais « Fief », une histoire dans laquelle je progressais à petits pas, parce que la lecture en était un peu ardue pour moi en raison de l’omniprésente façon de parler argotique d’une certaine jeunesse. Soudain, je crois que les protagonistes glandaient (leur activité principale, le farniente) dans un petit bois, et voilà que je me revoyais moi-même dans un ersatz de nature, accompagné d’un petit groupe d’amis. Il faisait nuit depuis longtemps, c’était le début de l’été, nous avions marché en riant, en chantant, en chahutant jusqu’à un terrain vague à la lisière de la ville, là où l’absence d’éclairage public nous permettait d’observer les étoiles et les avions. Je me souviens avoir été assis sur le talus, le regard tourné vers le ciel, quand l’un d’eux a sorti de sa poche un harmonica et s’est mis à gémir un blues à la façon de Charlie Mc Coy. J’ai peut-être déjà raconté cet épisode. Ou pas. Je crois que j’y fais vaguement allusion dans Caravan. Peut-être. Je ne vais pas chercher, cela ne m’intéresse pas. Ce qui compte, c’est juste le bonheur d’avoir réveillé une sensation oubliée, et pourquoi pas un flash savoureux d’une jeunesse à jamais révolue.

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19 novembre 2018

en forêt

Les températures ont chuté. Les premiers frimas se laissent entrevoir, bientôt les matins se couvriront de givre. Le ciel reste uniformément gris, d’un gris à ne pas mettre un auteur dehors, donc un temps à rester attelé à l’ordinateur. Néanmoins je sors. Il convient de purger les robinets extérieurs. Et tout à l’heure nous irons en forêt ramasser des fougères dont nous recouvrirons ensuite rhubarbes et sauges, entre autres, en vue de leur hivernage. J’imagine qu’en dépit de la froideur je serai heureux d’effectuer quelques pas sur un sentier souple, je serai sûrement attiré par les splendeurs colorées des feuillages illuminant le gris. Je m’arrêterai au bord du chemin et je sortirai de ma poche mon téléphone portable afin d’immortaliser l’instant. Plus tard je posterai l’image sur le web, car j’aime partager mes émerveillements. C’était hier. Sur place, je me souviens, j’ai  entendu un bruit inattendu. Autre chose que celui du trafic incessant sur la route proche. Une sorte de crépitement. J’ai levé les yeux. Le jaune s’éparpillait, le mordoré aussi. Ce crépitement curieux était produit par les feuilles qui tombaient des chênes.

 

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22 octobre 2018

au radar

Tu roules, tu roules. Tu vas un peu « au radar » parce que ta nuit a été courte, à ton âge le sommeil se fait sporadique, ce qui n’empêche pas la fatigue de peser. Bref, tu roules, on pourrait imaginer que tu fonces dans le brouillard, mais ce n’est pas le cas, d’ailleurs c’est interdit. Pas le brouillard, non, on n’y peut rien, mais foncer, dedans ou ailleurs. Le brouillard : n’exagérons pas. Il ne s’agit que d’une brume légère qui, dans le jour naissant, s’apparente à une chape de gris épais. On voit, pourtant. Même les radars qui fleurissent au bord de la route, mieux que les cyclamens. On est en automne, on va bientôt passer à l’heure d’hiver.

Tu roules au radar, aux radars, aux innombrables radars. Tu râles. Tu veux bien de la sécurité, mais pas policée, comme chacun. Tu traverses un village. Tu passes au radar. Tu entres dans une ville. Nouveau radar. Tu fais attention. Tu sors de la ville. Tu fais attention, à la route, aux radars, à ce qui fleurit autour de toi, aux feuilles tombantes, à celles qui attendent encore, rougeoyant en haut de leurs branches, et qui  soudain t’émerveillent, là sur la route de Niort, parce que la brume s’est déchirée et que le soleil levant éclaire l’allée de platanes que tu traverses. Tout cela est fugitif, tu gardes le cap, tu ne perds pas le nord, tu n’es pas « au radar », et tu garderas de cette sensation prodigieuse un sourire émerveillé pour la journée.

Le soir, à ton retour, le couchant illumine l’allée de platanes.

 

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21 août 2018

le parfum

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je me suis dit que je serais ici chez moi. Entendons-nous, pas chez moi, chez moi. Je n’ai pas très envie de déménager. Chez moi en tant que narrateur ou narratrice d’une prochaine histoire. Je lui ancrerais des racines dans cette ferme, dans la cour de cette ferme, joyeusement traditionnelle avec sa forme trapézoïdale, l’étable ouvrant dans le petit côté du fond, qu’il faut encore traverser pour se rendre au jardin. Un jardin où mûrissent framboises et raisins gorgés de soleil. J’ai demandé, pour le raisin : il s’agit de chasselas rosé, pas d’un cépage de la région. Si je dis « joyeusement traditionnelle » en parlant de cette cour, c’est que ses balcons et greniers sont tout fleuris de géraniums qui lui donnent un aspect pimpant. On m’objectera qu’une cour de ferme n’est que ce qu’elle est, juste une cour de ferme, alors pourquoi m’enflammer ainsi ? Et il n’y a aucun rapport avec la chaleur caniculaire qui nous a accablés aussitôt quitté le cocon climatisé de notre voiture.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, je suis retombé en enfance. Qu’on ne s’imagine pas que j’aie grandi dans une ferme, non. J’ai toujours été citadin, même depuis que j’habite à la campagne, et je suis issu d’une lignée de citadins, puisque même mes grands-parents l’étaient. N’empêche que des souvenirs jaillis de plus de cinquante ans m’ont soudain assailli, et ils étaient dus à l’odeur. Le foin séchait dans les fenils et je ne sentais plus que cela, un parfum capable de me tirer des larmes. Quand j’étais petit, nous avions passé notre mois de vacances plusieurs années de suite dans une ferme-auberge de la vallée de Munster, dans une vaste clairière sertie de hautes futaies de sapins, au-delà desquelles s’étendaient battues par les vents les vastes prairies à myrtilles. J’ai gardé en mémoire certaines odeurs du lieu : celle du linge propre et du parquet savonné pour la chambre, et celle du foin pour le dehors. J’adorais faire un mélange des deux en me penchant à la fenêtre quand le soir tombait.

Dès que j’ai fait un pas dans la cour, pétrifié par ce parfum de foin qui me faisait sourire, je me suis posé mille questions. J’ai fréquenté un tas d’endroits où séchait de l’herbe coupée et je n’en ai jamais été spécialement ému. Alors est-ce à dire qu’en Alsace, qu’on soit en plaine ou en montagne, l’herbe est la même et exhale le même parfum ? Un parfum qui ravive en moi de vieilles racines ? Nous sommes restés deux semaines. Et chaque jour je trouvais un moment de solitude, quelques minutes à peine, pour humer le parfum de la cour, qui de jour en jour se faisait plus subtil. Peut-être m’habituais-je déjà à lui.

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18 juillet 2018

Un matin à Paris

Un matin à Paris. Assis dans le métro, ligne 4, nous filons vers le marché Saint-Pierre car Elle doit acheter du tissu. Oui nous sommes assis, évènement improbable à une heure encore matinale. Elle en profite pour consulter l’oracle de Google sur son portable afin de dénicher une éventuelle perle rare en matière de commerce de tissu. Son regard s’attarde sur une adresse. Dans le 11ème. Nous ne sommes pas dans la bonne direction. J’extirpe le plan de la ville de mon sac, je repère les lieux. Le métro s’arrête. Je regarde les indications sur le quai : Gare du Nord. Nous sortons précipitamment. Nous changeons pour la ligne 5. Couloirs blancs impersonnels et malodorants. Ligne 5, station Bréguet-Sabin, nous débouchons à l’air libre au milieu du boulevard, parmi les étals du marché. Nous ne savons pas quel jour ni à quelle heure a lieu ce marché. A chaque fois que l’aventure nous amène ici, les étals sont déserts. Enfin, je dis étals, le mot n’est peut-être pas exact. Je veux parler des structures métalliques avec les bâches qu’on déroule, justement pour protéger les étals le cas échéant. Plan en main, nous sinuons dans de petites rues vivantes jusqu’à dénicher l’adresse rechercher. Corrigeons : les rues doivent être vivantes à  d’autres moments du jour. Pour l’heure elles sont encore assoupies. La preuve, il est 10h40 et le magasin ouvre à 11h. Nous nous attablons au café d’en face pour un thé ou un café. Café, bar, restaurant japonais, bar à vins : étrange conjugaison. Quelques pas dans la rue pendant les ultimes minutes d’attente. Les autres boutiques sont censées ouvrir encore plus tard, comme c’est bizarre. Evidemment Elle ne trouve rien d’intéressant dans le magasin de tissus. Nous reprenons le métro, ligne 9, changement à Nation, puis ligne 2 en direction du marché Saint-Pierre. Station Anvers, nous descendons parmi le flot de touristes partis à l’assaut du Sacré Cœur. Elle prend le temps de photographier un morpion au coin d’une rue. Je sais, ces figurines en mosaïques se nomment Invaders, mais nous l’ignorions quand nous avons commencé à les traquer à travers la ville, objectif au vent, il y a une dizaine d’années. Je ne sais pas combien de temps nous passons au marché Saint-Pierre. Avec mon portable je photographie des coupons, que j’envoie à notre fille pour avoir son verdict. Nous finissons par tomber d’accord sur un tissu à dessins géométriques en noir et blanc, puis sur un jaune. Il est plus de 13h30. Trop tard pour rentrer manger à l’appartement, alors salade grecque et croque-madame dans une brasserie. Arrosé d’une bière fraîche, notre repas nous satisfait. Au bout de l’avenue, une librairie nous tend les bras, pour le plaisir de choisir un ou deux livres de poche. Et un stylo à glisser dans mon sac pour d’ultérieures prises de notes. Encore quelques centaines de mètres à pied, puis bus 68 pour nous retrouver boulevard Raspail, acheter quelques cosmétiques avant de retrouver notre havre de paix du troisième étage, fenêtres ouvertes sur la chaleur du dehors et la lointaine rumeur de la ville. Il est presque 17h. Le matin à Paris est bien entamé.

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08 juin 2018

photo virtuelle

L’autre matin, me rendant au marché, j’ai croisé un quidam dans la rue des Trois-Cailloux. Etrange. Pas de croiser un quidam dans cette voie, non. Même le matin on rencontre du monde dans la rue commerçante et piétonnière la plus fréquentée de la ville. L’homme était étrange par son attitude. Planté au milieu de la rue, il cadrait des vues face à moi, et je sentais bien que j’étais exclu de sa composition, ce qui me convenait parfaitement. Bref, ne tournons pas autour du pot. L’homme prenait des photos. Sauf qu’il n’était manifestement pas équipé d’un quelconque ustensile ad-hoc, comme par exemple un appareil photo, un téléphone ou une tablette. Il cadrait les vues avec ses mains positionnées en viseur. Et je voyais bien qu’il s’appliquait, le bougre. Il avait un certain âge, comme on dit en parlant des gens a priori plus vieux que soi, bien habillé, avec un brin d’excentricité dû à un blouson, tandis que pour ma part j’avais déjà très chaud. J’en ai déduit, à tort ou à raison, je l’ignore, que ce personnage était anglais. Et je n’ai pu m’empêcher de raviver avec plaisir le souvenir d’une tenancière de chambre d’hôte, à Wick, tout au nord de l’Ecosse, qui tentait de m’expliquer avec malice qu’il était normal que je ne comprenne pas la totalité de son discours, puisque même les anglais ne comprenaient pas les gens du cru.

Dans la rue des Trois-Cailloux, m’en revenant du marché avec mon sac de moules au bras, je me suis avancé jusqu’à l’endroit où un peu plus tôt était planté le quidam aux photos virtuelles. J’avais pensé que de là on pouvait cadrer la tour Perret, mais pas du tout, elle était cachée par l’angle d’une maison ou par les arbres de la place. Peu importe, me suis-je dit. Car compte tenu du contrejour et de l’atmosphère brumeuse, sa photo était inévitablement surexposée.

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La tour Perret à Amiens

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05 juin 2018

des lumas dans l'hélichryse

Des lumas dans l’hélichryse. Voici qui ferait un bon titre pour un polar, songé-je tandis qu’il a plu il y a peu et que je secoue la nappe par la fenêtre ouverte. Un polar humoristique, à la mode de ce bon vieux Charles Exbrayat, dont je lisais autrefois les ouvrages avec délectation, voire avec un accent stéphanois que j’imaginais conforme à celui d’une amie rencontrée jadis en colonie de vacances. Un polar avec un titre du style « Le temps se gâte à Zakopane ». Personne ne sait où se trouve Zakopane, j’imagine ; en tous cas moi je ne savais pas avant d’avoir lu le livre, et comme c’était il y a longtemps, je ne m’en souviens plus. Ça n’empêche pas le cher Charles d’en avoir fait un titre. Alors pourquoi pas des lumas, même si le mot ne figure que dans le langage des poitevins. Et dans leurs assiettes, mijotés dans la sauce ad-hoc. Personnellement je le préfère à la persillade, ou, mieux encore au gex fondu, selon une recette dont je garderai le secret. Bref un luma, chez nous, est un escargot, de préférence de la race des petits gris. Les lumas pullulent dans mon jardin et viennent même nous narguer jusque sous la fenêtre de la cuisine, où se prélassent iris bleus, sauges rouges et hélichryses jaunes, comme leur nom l’indique, bien qu’on les appelle plus communément immortelles ou encore herbes à curry. Je m’attarde le nez dehors, la nappe en suspens et les idées folâtres, rien qu’à cause du parfum entêtant de l’hélichryse, qui embaume par bouffées capiteuses jusqu’à nous en donner le dégoût. Alors je referme la fenêtre, je plie la nappe et la remise au placard. Les miettes du petit déjeuner sont dehors, dansant au milieu des fleurs. Tout est en ordre.

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