à la pointe de gatseau
Je veux croire que j’oublierai le vent. J’oublierai la fraîcheur. Il ne restera que le beau. Je sais, le vent peut être beau et le froid aussi. Pas fin avril, lorsqu’on veut sentir exploser le printemps. J’oublierai les désagréments pour ne conserver en mémoire que la beauté que j’avais à t’offrir. Je te pris la main et nous quittâmes l’abri des pins, convaincus à tort que dune et forêt nous protégeraient de la bise. La mer était haute. Les vagues s’abattaient avec obstination sur l’étroite bande de sable. Au loin, l’orage planait sur le continent. Par contraste, les murs de la ville, là-bas, éclataient de blancheur sous un rayon tardif. Je m’assis sur un tronc mort, et tu fis mon portrait, sur un fond de courant et de dunes. Puis nous nous mîmes en quête de quelques souvenirs. Le paysage avait changé, cela tenait à la saison, à la marée. Nous suivîmes les rails du petit train touristique jusque vers quelques genêts dont le jaune flambait en contrejour, puis, comme nous étions repus et transis, nous décidâmes de rentrer.
30 avril 2013
invaders
Attendre quatre jours. Mêler passé et présent. Proches. Il pleut. Il pleuvait. Cela devient plus que récurrent, ces temps-ci. Il pleut sur la rue Réaumur. J’aime bien cette allitération. Rue Réaumur. Une avenue ou un boulevard du même nom, cela n’aurait pas de sens. Devant le bar du coin de la rue, une petite foule fait tache d’huile. Nul n’a mangé de pommes-harengs, mais il n’empêche que l’heure dévolue à la cantine touche à sa faim, ah ah, à sa fin, et que les gens hésitent à se ruer sous l’averse afin de rejoindre l’ennui de quelque bureau. Ça et là on déploie néanmoins un parapluie, que le vent s’empresse d’attaquer. Sur le trottoir d’en face, à la verticale de morpions en mosaïque, qu’on appelle parfois invaders, du nom de scène de leur audacieux créateur, un homme se tient debout, immobile sous la drache, comme on dit en picard. Je ne sais pourquoi il me prend parfois l’envie d’user de mots qui ne sont pas de ma langue. Sous la drache, donc, je persiste, se tient un homme, immobile, insensible à l’insistance des éléments. Y a-t-il une quelconque pureté dans l’eau du ciel ? Cet homme se lave-t-il de ses soucis ? Voilà les questions que je me pose, en alternance avec l’envie de photographier les morpions. Si j’avais un zoom. J’imagine l’homme ce matin, voire cette nuit. Se tournant et se retournant, ne trouvant pas le sommeil. Accablé d’avoir vu le lit vide et de l’être devenu. Il me vient l’idée d’une femme. Elle est partie. Ou elle n’est pas venue. Il se peut même qu’elle ne soit jamais venue. Bref, elle n’est pas là. Sa place est vide sur le futon. L’homme passe sa main sans relâche sur son absence. Pas de sensation chaleureuse. Rien. Pas de subtil parfum floral. Pas d’espoir incontrôlable éveillé par un léger chantonnement venant de la douche. Rien. L’homme est seul. On ne sait pas si c’est permanent ou non. Sa solitude brute, comme un bloc de marbre. Avec toute la lourdeur que cela suppose. Si bien que quelques heures plus tard, sous l’averse, sous la drache, il se trouve insensible, puis soulagé, le poids ruisselle sur lui, emporté avec l’eau du ciel. Une nouvelle vie commencera-t-elle ? La pluie se tait soudain, aussi vite qu’elle est venue. Au-dessus de la Bourse, un coin de nuage se soulève en riant. Les gens amassés devant le bar du coin peuvent enfin s’égailler. Les parapluies se replient. On se met en marche. Les bureaux attendent. L’homme mouillé se met en marche. Il voudrait laisser son malheur sur le bitume sale du trottoir. Il traverse la rue, se retourne. Il lève la tête. Il sait. Il contemple les morpions, les invaders, leur adresse un clin d’œil. Il reviendra un jour, avec son appareil et un zoom.
le chemin du matin
Le train de banlieue ne s’appelait pas encore RER. Il avait son terminus à la gare d’Orsay, qui n’était pas encore un musée. Ma vie débutait. Je veux dire : ma vie de travailleur, à défaut d’être déjà une vie d’adulte responsable. Je n’étais pas responsable de grand-chose, hormis de ma tâche quotidienne : je vivais encore chez mes parents. Chaque matin le wagon me vomissait sur son quai sale, parmi une masse informe de voyageurs hagards. Je m’efforçais d’éviter la bousculade. Je fuyais au plus vite les miasmes souterrains et néanmoins ferroviaires, afin d’émerger sur la place Saint-Michel. Je m’en trouvais soulagé et, si peu qu’il fasse beau, je souriais d’aise. J’avais sans doute l’air bête, à sourire ainsi, mais qu’importe, j’étais à l’air libre et j’y étais bien. Je m’aventurais parmi la circulation vrombissante, traversais l’avenue, m’engageais sur le pont. Insensiblement je ralentissais déjà l’allure, l’eau du fleuve, moirée de reflets matinaux attirant irrésistiblement mon regard. Je jaugeais les antiques immeubles, baignés de la lumière légèrement rosée du levant. Je tournais à gauche, quai des Orfèvres. Je ne m’attardais pas, on devine pourquoi. J’aimais la quiétude presque villageoise suggérée par la place Dauphine, avant de rejoindre le pont Neuf qui, comme chacun sait, est paradoxalement le plus vieux pont de Paris. Lorsque j’atteignais l’autre rive, la Samaritaine s’éveillait doucement. Aujourd’hui elle dort, sans doute à jamais. Avec un peu de chance, je pouvais entendre carillonner Saint-Germain l’Auxerrois, tandis que je fuyais la ruelle noire puant l’urine. Puis : le côté du Louvre, les arcades de la rue de Rivoli, la rue Saint-Honoré. Les passages piétons périlleux face à la horde motorisée. La rue Croix des Petits Champs. J’ai aimé ce trajet là, j’avais ainsi joie à débuter ma journée de labeur.
Hier, sur une impulsion, j’ai jailli au dernier moment du RER B, je me suis légèrement fourvoyé dans le labyrinthe des couloirs blafards, et je suis sorti sur la Place Saint-Michel, juste au pied de la fontaine. C’était le matin. J’étais ravi de revivre le chemin de mes débuts.
23 avril 2013
la gare de ligugé
Le train ralentit. Je vois défiler quelques maisons, des arbres, une route humide, un quai mal entretenu. Le train s’arrête, gare de Ligugé, comme il le fait matin et soir, il n’y a rien d’anormal à cela. La gare de Ligugé n’est pas le centre du monde. Et heureusement. Je n’y ai jamais tellement prêté attention : je suis un voyageur intermittent, distrait, et souvent plongé dans une édifiante lecture. Pourtant cette fois je ressens comme un coup de poignard alors que mon regard se met à errer à travers la vitre sale. Une sorte de mélancolie m’assaille. Je me dis qu’il faudrait parer de sombre les environs, indépendamment de la météo, ce serait une manière de porter le deuil. Car cette gare est morte. Comme sont également défuntes, j’imagine, la plupart des gares du parcours. En tous cas c’est le cas de celle où je dois descendre. Des volets clos, des portes qui ne ferment plus, ou alors fermées à jamais, du crépi écaillé. Une ostentatoire absence de vie, choisie et sacrifiée sur l’autel de la rentabilité. Vous n’avez besoin de rien ? Tant mieux. Car, depuis fort longtemps, il n’y a personne au guichet pour vous renseigner. Il n’y a d’ailleurs plus de guichet. Tout au plus trouverez-vous l’impersonnelle machine orange qui distribue les billets, embusquée quelque part dans un recoin de muraille. La gare de Ligugé est morte, elle n’a plus d’âme, alors paix à ce que vous voulez.
rue pasteur
Je ne suis pas sujet à la nostalgie. Pourtant mon cœur se serre, presque douloureusement, depuis qu’on a réveillé en moi les sensations d’autrefois. Je revis la maison qu’habitaient jadis mes grands-parents. Un immeuble vieux de plusieurs siècles, avec un bel escalier en pierre de Sampans, ouvert sur la cour. Je ne me suis jamais essayé aux descriptions balzaciennes et j’ignore si j’en suis capable. Je m’en abstiendrai. Je préfère m’en tenir aux impressions. Comme j’étais enfant, tout ici me paraissait vaste. J’imagine que ce n’est qu’une question de perception. La rue était noire. Elle ne l’est plus. On aurait prédit à mes aïeux, dans les années soixante, que le secteur serait un jour sauvegardé, ils auraient bien ri. Il l’est. La rue est beige, ocre, rosée, tout ce qu’on fait de mieux en matière de crépi et de jointoiement pour secteur sauvegardé. La rue ne sent rien de spécial. Autrefois elle puait. Du moins vers son extrémité, là où se trouvait la laiterie. On passait devant pour aller aux Bains. Je n’aimais pas cela. Pour moi, lait et fromages n’étaient que pestilence. J’ai changé. Je ne consomme toujours pas de lait, mais je me suis mis à adorer le fromage, surtout celui de « chez nous ». Je pourrais gloser sur ce « chez nous », tiens. Je le ferai peut-être une autre fois. Je ne me souviens pas spécialement des bruits de la rue. On y était comme dans un village ; j’imagine qu’on se parlait, avec cet accent un peu lourd de par ici, et qui est super beau à l’oreille, puisqu’il est le mien ! Je me souviens du carillon de la basilique. Chaque quart d’heure une ritournelle reconnaissable entre toutes venait rythmer l’ennui de mes journées. Ce carillon pourrait être élevé au statut de symbole de la ville. Et puis quand on ouvrait la fenêtre côté jardin, afin d’étendre un peu de linge sur la terrasse : on tournait le dos à la ville, la vie devenait aquatique. Deux canaux s’écoulaient paresseusement sous nos murs. Le petit, auprès du jardin, dans lequel mon oncle pêchait parfois, était celui des Tanneurs, rappelant l’ancienne activité accaparant le quartier. Plus loin, invisible depuis notre balcon, le canal du Rhône au Rhin manifestait sa présence grâce aux coups de trompe lancés par les péniches réclamant l’ouverture d’une écluse. Et puis le grand moulin ronronnait sans relâche, berçant mes siestes dans la pénombre des persiennes mi-closes. Quelqu’un, sans le savoir, a réveillé en moi ces souvenirs de la rue Pasteur. Je l’en remercie.
signer la vie
Si je vous dis que j’ai vu au cinéma « signer la vie », vous pensez à quoi ? Personnellement, j’imaginais volontiers un documentaire agaçant sur la biologie, la génétique ou je ne sais quoi de scientifique qui m’aurait rebuté a priori. Or ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. J’ai lu les trois lignes de résumé sur le programme du ciné : c’est bien un documentaire, mais sur un sujet qui me parait a priori tout aussi ennuyeux. Dans un certain jargon spécialisé, « signer » signifie « parler la langue des signes », c'est-à-dire le langage gestuel à l’usage des sourds et des muets. En fait, je ne regrette pas d’être passé outre mes préjugés. L’objet du film n’est pas de nous plonger dans le monde déconcertant du handicap. Il s’agit de montrer le travail de l’interprète. Et là, j’avoue que j’ai été bluffé. La performance de l’interprète est tout-à-fait impressionnante. Cela commence comme un numéro de mime, avec une gestuelle proche des mouvements que peuvent faire des danseurs avec leurs mains, un genre de chorégraphie. On la retrouve ensuite dans diverses situations de travail : accompagnant une femme au pôle emploi, un homme chez l’ophtalmo, prenant rendez-vous avec un artisan pour des travaux de toiture, signant une conférence, aidant un papi à acheter une tronçonneuse… Comme on le voit, les situations sont variées. Les traductions ne sont pas toujours aisées, notamment lorsque l’interprète n’a pas une vision claire de ce qu’elle doit transmettre. L’exemple le plus cocasse intervient lorsqu’elle elle se trouve prise au dépourvu pour traduire la notion de mélange, le carburant nécessaire à la tronçonneuse. Elle n’a manifestement pas l’âge d’avoir roulé en mobylette. Les scènes les plus impressionnantes à mes yeux sont vraisemblablement tournées en studio. Ainsi apparaissent à l’écran deux fenêtres distinctes, dans lesquelles ont découvre simultanément l’interprète disant le même texte, d’un côté via la parole, de l’autre via les signes. Le contraste est saisissant entre l’attitude « normale » du visage associée à la parole, et les mimiques théâtrales accompagnant le discours signé. Lors d’une séquence, l’interprète déclare devoir se mettre en retrait, se fondre dans le décor, ne pas intervenir de quelque façon que ce soit dans le dialogue entre le sourd et l’entendant. De mon point de vue, ceci semble bien difficile à croire, tant cette femme fait justement montre d’une présence forte.
boissy saint léger
J'y présenterai "Caravan" et je serais super content de vous y rencontrer !
Phil
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sainte-marie de ré
Dès le moteur tu, le silence. Juste un vent, un peu. Une brise. Il plane sur les vignes un présage de printemps. Une douceur. Nous humons cela, nous en gorgeons les poumons. Nous nous extasions aux premières fleurs des prunelliers. Devant nous, de jeunes ceps strient la terre, le pied entouré d’un manchon en résille bleue, certainement du vilain plastique, mais : j’aime ce rythme bleu. Avec le phare au loin, dis-tu. Et c’est vrai. Celui que jadis nous voyions défier la tempête rit maintenant, toujours vêtu de rouge et de blanc.
Quelques pas nous suffisent pour tout revivre. Comme une évidence, nous comprenons qu’ici nous sommes. Il s’agirait de planter un fanion entre deux moellons de calcaire, de marquer le territoire de nos rêves. Nous sommes bien.
Mon œil sonde les ronciers, détaille les grands roseaux. La saison n’est pas encore aux amours. Les faisans se taisent. Difficile de déceler leur cou tendu au-dessus des touffes. L’un d’eux pourtant s’enfuit à notre approche.
La mer est hors de portée, loin au-delà de cet étrange relief tabulaire et parsemé de flaques que découvre la marée. Je me souviens que, là, le vert des algues resplendissait. Au loin la houle gronde. La brise nous apporte quelques rires d’enfants. Nous dénichons un coin de roche sec, pour nous asseoir. Nous regardons. Au loin s’envole une bande de bernaches. Si je prends ta main, je sais que je sentirai palpiter la connivence.
la route d'alsace
Tu sais quoi ? C’est par la route ancienne que nous partirons. Ça n’a l’air de rien, mais une route, ce n’est pas rien, justement. Sur celle-ci apparaitront ici et là des bribes de mon enfance, alors j’aurai l’impression que les miens sont toujours présents, par delà les décennies. Peut-être même aurai-je hâte qu’on atteigne un de ces lieux où la vallée se fait étroite, où la route et la voie ferrée s’épousent pour musarder de concert entre falaise et rivière. Je verrai le courant déborder des barrages. Je l’entendrai. Je croirai percevoir le mouvement des écluses. Un train nous frôlera à grand fracas. En dépit de nos vitres close, je sursauterai, et j’inventerai une odeur de suie révolue depuis longtemps. Au début du voyage, je verrai derrière moi s’éloigner la haute silhouette familière de la basilique. J’égrènerai en silence les quelques notes du carillon ; j’essuierai une larme : j’aurai peine à m’éloigner de chez nous. Pour autant, il ne s’agit pas de minimiser le plaisir de rejoindre, ailleurs, un pays en marge, également empreint de mes racines. Je conduirai, mais qu’importe, il me semblera être impatient de trouver, à l’abri de la roche, l’écart de chemin où nous pourrons faire halte. Je croirai entendre le soupir de soulagement exhalé par la 203. Je serai petit et je prendrai le temps de m’ennuyer tandis que mon grand-père piquera un somme embusqué derrière son volant. J’aurai fini mon illustré depuis longtemps, il ne me restera qu’à attendre la fuite d’un train vers un lointain merveilleux. Plus tard nous passerons une frontière imaginaire, et nous verrons les monts bleus s’éloigner un peu, comme pour jouer, derrière les rangs de vignes. Je sais que tu ne sauras pas prononcer les noms des villages. Pour moi ils résonneront familier, et je te les dirai peut-être.
signatures
Samedi 30 mars 2013, baptême du feu pour Caravan lors de ma première séance de signatures dans une vraie librairie, indépendante de surcroît : La Passerelle, à Dole.
J'ai passé un après-midi fort agréable en compagnie de libraires sympathiques et prévenants. J'ai signé quelques livres, j'ai fait de belles rencontres qui ont donné lieu à des échanges bien intéressants. Cette parenthèse au sein d'une librairie s'est révélée riche d'enseignements, à commencer par le constat que le métier de libraire n'est pas de tout repos ; en effet, en cinq heures, la boutique n'a pas désempli et les responsables ont été accaparés presque à temps complet par les demandes de la clientèle. Voilà qui me rassure. Je me dis que le livre n'est pas encore mort, quoi qu'en disent les apôtres du tout numérique, clamant urbi et orbi qu'il n'y a point de salut hors de la sacro-sainte toile. Vous n'avez pas encore lu Caravan ? Rien n'est perdu. Faites-fi de tous les machin.com et précipitez-vous chez votre libraire préféré. S'il ne l'a pas en rayon, il se fera un plaisir de le commander pour vous.Voire de le recommander, rêvons un peu !










