Le souffle s’était éteint, le ciel brillait, la terre exhalait des lambeaux de brume. Il n’en fallait pas plus pour se faire plaisir. Il faisait beau, nous nous sommes fait plaisir, comme je l’affirmerais ensuite, après avoir avalé un casse-croûte en grelottant, assis sur la bonde d’un étang.

Coup de zoom sur la ville de nos débuts, où nous aurions pu faire halte, et là encore nous aurions grelotté, je suis sûr, à cause de cet hiver qui n’en finit pas de s’effilocher. Mais nous avons choisi de ne pas quitter la tiédeur de notre cocon motorisé, effleurant la ville comme nous le faisions autrefois pour rentrer chez nous. Rien ou presque n’avait changé. C’est à peine si çà et là nous remarquions une enseigne nouvelle. Même le Nouvel Hôtel, qui arbore ce titre depuis plusieurs décennies, était encore en place au bord de son trottoir gris, et je me suis rappelé de certains soirs de solitude, alors qu’Elle ne m’avait pas encore rejoint dans cette province choisie. Nous avons contourné la place plantée de tilleuls, où nous avions l’habitude de garer la 4L affublée de décalcomanies en forme de canetons rieurs, avant de finir par louer un garage dans un de ces immeubles sans styles qui s’élevaient à la sortie de la ville, du côté du champ de foire. Nous avons longé la grille de l’hôpital, nous avons guetté les hauts murs sombres qui empêchaient le soleil de pénétrer dans nos vastes pièces dénuées de mobilier. Notre rue n’avait pas changé non plus. Pas plus que la grande fromagerie, puis les faubourgs occidentaux, toujours noirs et moches, tels qu’il y a quarante ans. L’urbanisation avait dû choisir d’autres quartiers, d’autres échappées ; ici la ville se montrait sous son jour le plus laid, sans rapport avec les prés verdoyants et les vignes abruptes qui resplendirent soudain devant nos yeux émerveillés.