Pour une pause, nous quittons la route, la nationale qui ne l’est plus, le long de laquelle personne n’a pensé à installer une aire de repos digne de ce nom. Dans ce domaine, les départements ne sont pas plus malins que l’État, bien au contraire. Un peu plus tard, nous voici assis sur une pierre, face à un étang, et par chance notre siège improvisé est sec, bien qu’il ait plu abondamment la veille, comme en témoignent les nombreuses flaques scintillant dans le bas-côté. Je ne sais pas si c’est dû à la bise, ou aux séquelles d’un état grippal récent, mais j’ai du mal à apprécier le sandwich au jambon dans lequel je mords vaillamment. A-t-il un goût de carton ? Je ne saurais dire, n’ayant jamais mangé de carton. Mais c’est l’image d’Épinal habituelle qui vient à l’esprit lorsque la nourriture se fait insipide pour une raison ou une autre. Les constructeurs automobiles pourraient équiper leur production de générateurs de bouillon chaud. Transis comme je le suis, j’apprécierais le geste. Bref. Face à nous, à la surface miroitante d’un étang, s’ébattent bruyamment d’innombrables foulques. Peut-être d’autres variétés d’oiseaux naviguent-elles sur l’eau sombre, mais je ne les distingue pas, ils sont trop éloignés. Pour les foulques, je suis sûr, je les reconnais aisément au triangle blanc ornant leur face. Je me retourne. Derrière nous, un autre étang. Et des foulques bruyantes. Nous sommes cernés par les volatiles. Si on prenait des photos, dit Elle ? Bonne idée. Je ne sais pas si je le dois à la gymnastique infime de mes doigts actionnant mollettes et déclencheurs, ou si le sandwich au jambon produit déjà un vague effet régénérateur, mais il me semble avoir moins froid. Je capte des reflets, des éclats de lumière, des ombres, des roseaux dansants. Je ne reconnais pas cet étang. D’ailleurs tous les étangs se ressemblent. Se peut-il que ce soit le même auprès duquel j’avais autrefois passé la nuit, replié douloureusement à l’arrière de ma vieille 204 bleue, dans l’attente de l’instant où je verrais le levant enluminer les draperies de brumes estivales. C’est une idée saugrenue de choisir juin pour admirer un lever de soleil, croyez-moi. Ou alors il faut avoir décidé, comme je l’avais fait, de lutter toute une nuit contre moustiques et ankylose. Une courte nuit.

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