Mardi

Je suis tout joice, demain je vais à la piscine avec Catherine.

C’est convenu.

En fait j’y vais avec Marc. Et Catherine avec une copine à elle. J’ai dit à Marc, Catherine elle est vachement bien, t’as ar (tu vas voir). Bien, ça veut dire belle. Catherine est belle.

J’espère que Marc va pas la draguer, Catherine. Il est chiant, des fois, Marc.

Je n’avais pas vu Catherine depuis longtemps. Des années. A vrai dire, nous nous étions un peu perdus de vue depuis que sous les pavés y avait la plage, et que les gens retournaient les autobus pour dresser des barricades.

En fait on n’a pas trop vu Tonton Raphael non plus. Je ne sais pas pourquoi. Y a des périodes où on le voit souvent, et d’autres non. Tonton Raphael fait des affaires, ce doit être pour ça.

Et puis dimanche il est venu dire bonjour, ce sont ses mots, et Catherine était avec lui. J’en ai bavé des ronds de chapeau, tellement elle est belle. La dernière fois que je l’avais vue, elle devait avoir tout juste treize ans, et moi quatorze. A l’époque, nos phéromones devaient être encore en sommeil, je sais pas. Mais là… J’aurais bien aimé qu’elle me donne le bras lorsqu’on allait défiler pour coller des entonnoirs sur la tête à Debré, mais manque de bol, on n’est pas dans le même lycée. Même pas dans la même ville.

Bon, il va falloir être clair : Catherine, c’est pas ma cousine. Parce que Tonton Raphael, c’est pas mon oncle, en vrai. Donc y a pas de lézard, on peut y aller franco.

Je dis ça, je fanfaronne, mais en fait je suis dans mes petits souliers. Je ne suis pas un champion de la drague. Pas comme Marc. Je suis timide, en vrai. Alors des fois, j’hésite, j’hésite, je n’ose pas, c’est comme quand on est sur le grand plongeoir, et tout d’un coup, hop, je me lance, et… Je me prends une veste. Si c’est pas une baffe. Un plat en quelque sorte. Sauf que c’est pas le ventre qui ressort tout rouge, mais ma figure.

Raphael, c’est un pote à mes parents. Je le connais depuis toujours. Quand on était môme, il nous emmenait en forêt le dimanche après-midi, Catherine, sa sœur Christine, et moi. Et on courait comme des fous, et on sautait d’un rocher à l’autre, et Raphael, ça le faisait marrer. C’est lui qui m’a dit un jour de l’appeler Tonton, je ne sais même plus pourquoi. Comme il était là tout le temps, ça ne me gênait pas, je trouvais ça normal, même. Y a même des tas de fois où on est allé se balader à deux, sans les filles, entre hommes. Et y avait une vraie complicité entre nous. Je lui disais ce que je glandais à l’école, c'est-à-dire pas grand-chose, et ça le faisait rigoler, il me disait que lui aussi l’école c’était pas son truc, quand il était moujingue. A part ça j’ai jamais trop réussi à lui tirer les vers du nez. Avec lui on profitait du présent, mais pour en savoir un peu sur sa personne, macache. Des fois il me présentait à des types, il me passait la main dans les cheveux, l’air d’être tout fier de moi. C’est une chose qui m’émouvait, ça, qu’on puisse être fier de moi, parce qu’à la maison j’avais plutôt tendance à me faire engueuler. Alors j’aimais bien Raphael, et ça me gênait pas de l’appeler Tonton.

Un jour, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais y a eu une sacrée engueulade à la maison. C’était bien avant la plage sous les pavés. J’ai bien cru qu’ils allaient en venir aux mains. Mon père et Raphael. Comme je ne suis pas du genre à écouter aux portes, j’ai préféré me tenir coi dans ma chambre, et du coup je n’ai pas trop su la nature de leur différend. En tous cas on n’a pas revu Tonton à la maison pendant tout un temps. Moi je trouvais que c’était dommage, mais je n’osais trop rien dire.

J’ai acheté un paquet de sèches et des allumettes, pour après la piscine. Perso, je ne fume pas, mais des fois que Catherine si, voire sa copine, ça peut aider à resserrer des liens.

Mercredi

On est venus par le train de banlieue, Marc et moi. On est en avance. C’est pas grave. Il vaut mieux être en avance qu’en retard. Inutile de se mettre d’emblée en situation de prendre une veste. Ou une baffe. Je me sens un peu fébrile.

J’ai pensé à Catherine toute la journée. Je crois que je l’aime.

Les voila qui arrivent, je dis à Marc. La copine, je ne la connais pas et je m’en fous. Je ne vois que Catherine. Ce qu’elle est belle. Elle me sourit. On s’embrasse. Elle a les joues fraîches. Elle sent le chewing-gum à la chlorophylle.

Pendant qu’on prend nos tickets à la caisse, Marc commence à déconner, à leur faire du gringue. Je n’ai pas l’impression que ça émeuve Catherine.

Je crois que je l’aime. Pendant que je me change dans ma cabine, j’en suis tout émoustillé. En slip de bain, je sais pas si c’est une bonne idée.

Voila, ça devait arriver. A force d’insister, Marc a fini par se prendre une mandale. Espèce de con, j’entends crier Catherine, je suis venue pour nager, pas pour faire l’andouille. On va pas lui reprocher. Elle avait annoncé la couleur dès le début. Je veux faire des longueurs, je veux m’entraîner pour avoir une note correcte au bac. Elle passe son bac aussi ? Merde alors. Elle a un an de moins que moi. Enfin bon. Moi je m’en fous du bac, mais j’ai dit que je voulais nager aussi. Je ne sais pas ce que Marc a fichu, il a dû essayer de lui faire boire la tasse, ce que c’est rigolo. Toujours est-il que tout d’un coup il en mène pas large et qu’il se met à nager droit lui aussi.

Elle est belle, Catherine. Et elle nage bien plus vite que moi. Je l’admire.

Elle a un corps de sirène je trouve. Je ne sais pas où je vais chercher de tels lieux communs, mais bon. Je crois que je suis amoureux.

Après la piscine, on les attend un moment, les filles on les attend toujours, c’est comme ça. Avec ses cheveux mouillés, elle est belle plus que jamais. Elle me sourit. Nos mains s’effleurent. J’offre une tournée de clopes. Les filles acceptent. Je fume aussi, même si ce n’est pas mon habitude. Pas avoir l’air con, quand même. Après on va dans un bar, boire un café. On cause et on rigole. Catherine est assise à côté de moi. On se frôle par moments. Puis elle dit qu’elle doit rentrer, elle a une disserte. Elle est vachement sérieuse. Ça m’impressionne et ça me plait. Si on doit sortir ensemble, ça fera un équilibre.

On se quitte. Catherine m’embrasse sur la joue, mais pas trop loin des lèvres. Y a de l’espoir. Elle sent le chewing-gum à la chlorophylle et la clope américaine. Et le chlore.

Marc et moi, on repart avec le train de banlieue.

Jeudi soir

J’ai pensé à Catherine toute la nuit et toute la journée. J’ai rien foutu d’autre. C’est pas moins efficace que les jours où je ne pense pas à Catherine. Y aura-t-il des jours où je ne pense pas à Catherine ?

Je suis assis à la table de la cuisine pendant que Maman épluche des légumes pour la soupe. Des fois j’aime bien me confier à elle. C’est comme une soupape, faut que ça sorte avant que ça explose.

Je lui, dit pour Catherine.

Maman pose son couteau, ses patates et son torchon. Elle est toute bizarre. Elle vient s’asseoir en face de moi. Mon petit, qu’elle commence… Je vois qu’elle est toute émue. Elle a du mal à continuer. Elle renifle. Elle a les larmes aux yeux.

Mince alors.

Mon petit, reprend-elle, ce n’est pas une bonne idée. Catherine.

Je ne comprends pas.

Je le dis, que je ne comprends pas. Ma mère renifle toujours, elle se triture les mains, je vois bien qu’elle ne sais pas comment dire ce qu’elle a à dire, et je ne vois pas pourquoi Catherine, c’est pas une bonne idée, parce qu’elle est vachement bien et belle et sérieuse et tout ça.

Des minutes de plomb s’écoulent avant que Maman reprenne la parole.

Puis elle balbutie des trucs pendant tout un temps, qu’il faut qu’enfin je sache, etc… etc…

Tonton Raphael, dit-elle, ce n’est pas ton oncle (ça, je le sais bien)… (nouvelle salve de reniflements).... c'est ton père.