les maisons
Pour Sylvie
Cette photo a une histoire. Ou est une histoire. Cette photo parmi d’autres qui sont sans doute bien meilleures.
Je me souviens parfaitement de l’instant où je l’ai prise. Enfin je dis ça. Je ne saurais évidemment pas dire quelle date, quel jour de la semaine. Je me souviens comme si c’était hier. Et pourtant, il y aura cinq ans l’été prochain.
Je nous revois.
Nous cheminons sagement en file indienne le long de la route qui ramène au bourg. Deux couples d’amis et deux pré-ados peut-être un peu ronchons.
Nous avons photographié les terrasses. Et la rivière. Surtout les terrasses. Je ne peux pas vraiment dire les cultures en terrasses, puisque justement il n’y a plus de cultures. Juste des reliquats de vigne à moitié sauvage, et des hautes herbes qui ploient doucement dans le vent. Ça fait un effet moiré, très seyant sur les images. Et puis il y a cet abandon. Le travail harassant qu’il a fallu pour bâtir ça et pour y cultiver la terre. Les idées se bousculent en moi. J’aime ce qui est abandonné, en ruine. Mais l’idée même de l’abandon m’est désolation, c’est bien paradoxal.
Nous revenons donc vers le village, en file indienne le long de la route, après avoir pris visuellement possession des terrasses.
L’orage gronde à l’horizon. De gros nuages s’amoncellent sur une montagne proche dont j’ai oublié le nom, si toutefois je l’ai su un jour. Un éclairage intéressant se forme. Alors la courbe de la route, et les premières maisons du village. Anciennes. Sobres. Belles. Poignantes aussi, on reste dans la tonalité de la promenade. Tous ces volets clos. Encore un abandon ? Je joue du zoom. Je cadre en longue focale. Tu marches derrière moi. Tu jettes un œil à ce que je fais. Fais-voir, t’exclames-tu. Je te montre. Tu n’en reviens pas. Tu viens ici depuis ta plus tendre enfance et tu n’as jamais vu les maisons sous cet angle. Tu es sidérée. Et moi heureux de ta surprise.
