inondation
Je suis content. J’ai réussi à gérer le temps. J’ai pu aller réserver le camion-benne, pour le bois. Et j’ai pu courir, même si ça aurait pu mal finir. Ou du moins même si cela ne s’est pas déroulé comme prévu.
Avec inquiétude, je regarde les gros paquets de nuages sombres roulant sur l’horizon. Il n’y a pas de doute, la bande de bleu, fort étroite, stagne à l’est. Elle est déjà passée, se contentant de me rappeler une journée inutilement radieuse, puisqu’entrevue derrière la fenêtre de mon bureau. Alors, tombera ? Tombera pas ? Je me lance, me dis-je, on verra bien. Alors maillot bleu flashy, caleçon noir, chaussettes noires, en bambou, en roseau, ou en perlinpimpin, je ne me souviens pas, une fibre super qui entrave la transpiration, l’idéal pour courir, parait-il. Un bisou à Elle. Chaussures rouges, mais boueuses. Et me voilà parti en vitesse. Confiant. Soulagé d’avoir pu caser une séance de sport dans un planning de ministre. Enthousiaste… Un peu trop, peut-être. J’ai déjà parcouru plusieurs centaines de mètres quand je m’aperçois qu’il fait froid. Et dans ma précipitation j’ai oublié mes gants (de superbes gants de ski de fond en polaire bleue, un peu balourds, certes). En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, mes mains bleuissent. J’ai un problème avec ça, je sais, mais j’ai consulté l’année dernière et le spécialiste des mains froides n’a rien décelé d’anormal, alors.
J’essaie les mains dans les poches de mon maillot, mais pour courir, ce n’est pas l’idéal, cela entrave le balancement des bras, et cela casse rapidement le rythme. Alors je serre les poings. Et ma foi, cela fonctionne plutôt bien.
Les nuages me fichent la paix, et c’est tant mieux. Deux chevreuils, dans un pré, s’enfuient à mon approche, leur cul blanc sautillant en zigzag. Je souris. J’aime apercevoir des bestioles sauvages durant mon périple. Les vaches, ça ne compte pas. Bientôt je longe la rivière. Il a tellement plu ces jours derniers que je ne sais pas exactement où est la rivière. Elle étale largement hors de son lit une eau boueuse et sonore. Mon souffle court ne parvient pas à en masquer le tumulte. Au confluent, la surface liquide prend encore plus d’aise. Je guette le reflet des arbres nus, son jeu sur la surface mouvante. Il ferait un poil moins sombre, je me réjouirais comme jamais de la beauté des flaques, là, devant moi, au mitan du chemin. Mais nous sommes au soir, je n’ai qu’une demi-heure devant moi. Ensuite la nuit viendra. Soudain je ne ris plus : paradoxalement, alors que le chemin s’écarte un peu de la rivière, je le trouve soudain noyé, je suis contraint de marcher sur le sol spongieux du talus, m’accrochant comme je peux à la haie, m’écorchant les paumes. Je chemine ainsi sur une bonne centaine de mètres, pour m’apercevoir qu’au-delà d’un coude il n’y a plus de talus, juste une vaste et sournoise masse liquide qui se répand sans vergogne de l’autre côté des barbelés. Je suis coincé. J’hésite un moment entre enjamber la barrière, mais elle est bien haute, et rien n’indique que le pré ne soit pas habité de bétail vindicatif, me déchausser et passer pieds nus dans la flaque, mais avec ce froid, ou rebrousser chemin. Je choisis cette dernière solution. La route se trouve à un kilomètre, mais courir sur la route ne me souris pas trop. Entre chien et loup, je ne tiens pas à être pris pour cible par quelque automobiliste maladroite. Alors il me reste à grimper à flanc de coteau, et retrouver le chemin au-dessus de la falaise. J’entre dans l’inconnu. Je fais la course avec la nuit. La pente est si raide que je manque tomber à plusieurs reprises. Je m’accroche à des branches pourries. Ma progression est lente, somme toute. Je me faufile sous une haie. Je traverse un champ ensemencé. Mes chaussures se font lourdes. Des bovins me dévisagent. Je rejoins enfin le chemin. Je suis soulagé. Il me faut quelques secondes pour prendre possession du paysage, avec satisfaction, goûté sous un angle inhabituel. La nuit me laisse quelques minutes de répit. Au loin, j’aperçois les phares des autos, sur la route. Je sais que l’aventure se terminera au mieux. Alors je reprends ma course jusqu’à chez nous.
