s'ancrer
Retrouver pour quelques jours, l’année dernière, le pays (un des pays) de mon enfance m’avait empli de joie. Je pouvais marcher dans d’anciens pas. Je pouvais te montrer. Je pouvais découvrir, aussi, avec toi. Car je suis bien loin d’avoir tout connu autrefois. Je me questionnais aussi. Le pays avait changé. Il s’était distendu, il n’était pas exactement conforme à ma mémoire. Mais la mémoire nous joue des tours, comme chantait je ne sais plus qui, nous qui croyions que notre amour… Maxime, non ?
Depuis quarante ans, le pays avait changé. On avait coloré les maisons blanches. Sur les clochers et les beffrois, les cigognes occupaient les nids. De mon temps, ils étaient vides. Je ne savais absolument pas à quoi pouvait ressembler une cigogne, je ne connaissais que celle stylisée qui ornait les sacs d’engrais. Mais ferais-je une fixation sur les oiseaux ?
Je voulais te montrer mes maisons d’autrefois, celles des oncles et des cousins. Elles ont certainement changé de main à plusieurs reprises, mais je suis fier de les avoir retrouvées. Comme je suis content d’avoir cheminé sur les hauteurs ; je pensais retrouver la trace des rails que j’imaginais autrefois, alors que je pilotais un express international tout en produisant un infernal nuage de poussière avec mes pieds. Au lieu de quoi, ensemble nous avons découvert à l’infini un tapis de pensées chatoyantes.
Je me suis affranchi des images d’autrefois. Nous pouvons retourner au pays. Je n’irai même pas vérifier qu’on aperçoit bien le Mont Blanc depuis le sommet du Ballon. De toute façon tu nierais l’évidence. Nous cheminerons ensemble. Côte à côte, nous ancrerons de nouvelles racines, car je suis libre. Nous le ferons un jour.