glacier
Voilà. Il fallait que ça arrive : j’ai terminé mon petit déjeuner. Les meilleures choses ont une fin, je sais, mais j’aimerais parfois que le temps s’arrête, que la tartine reste suspendue dans ma main droite, à portée de bouche, dans le filet de fumée qui monte encore du café chaud, pas trop longtemps tout de même, eu égard à la tendinite ou je ne sais quoi qui me hurle le coude.
Trois tartines et puis s’en vont. Je fais encore durer un peu avec mon jus de pamplemousse et mon yaourt à la vanille, mais déjà le café refroidit et le charme se rompt. J’aime déjeuner. Je ne dirai jamais assez que c’est un des meilleurs moments de la journée. Déjà les jours ordinaires, ceux qui devraient rester gris parce qu’on se lève tôt pour se rendre au travail. Mais encore plus les jours de vacances, ceux où je me demande si je vais m’installer face au rayon de soleil qui inonde un côté de la toile cirée, ou au contraire me protéger de mon ombre.
Tout va décidément trop vite, j’ai déjà fini, il ne me reste qu’à te regarder parce que tu es plus lente que moi. Oh, et puis, à propos de lenteur : avec ma cuiller, je racle un peu de miel sur le dessus du pot, du miel de printemps bien cristallisé, un printemps d’une autre année, bien sûr, parce que pour l’heure, la neige couvre encore les prairies.
Je tiens la cuiller devant moi, verticale, et j’observe l’étrange glacier que forme le miel, avec ses plis réguliers, s’écouler à toute lenteur dans le creux du couvert. Je me dis alors qu’un jour d’été, j’aimerais approcher d’un de ces mythiques courants de glace, la mer du même nom, ou le glacier d’Aletsch, n’importe, que nous aborderions par un train à crémaillère bondé de touristes ébahis et multicolores. Nous trouverions bien un recoin de sentier calme, n’est-ce pas, d’où nous contemplerions ensemble le flux immobile.