corvée de noisettes
Tout serait parfait, n’est-ce pas, sans le crétin qui ne parvient pas à régler le moteur de sa mobylette.
Le bruit des voix dans la rue, assez lointain. Des brebis qui bêlent ici et là. Le vacarme soudain d’un tracteur qui tourne au coin du village, accompagné du tressautement de la remorque. C’est assez saisissant, qu’ici, derrière la maison, on entende tout ce qui advient dans le voisinage sans pour autant voir quoi que ce soit. Il doit y avoir des courants dans l’air, qui portent les sons, pensé-je sans rire intérieurement.
Tout serait parfait, dis-je, s’il n’y avait ce bruit lancinant de tronçonneuse essoufflée. Ça existe donc encore, les mobylettes ? Je croyais qu’il n’y avait qu’en Crète. Ah, il s’agit peut-être d’un scooter. N’empêche que ce bruit-là est à mettre au rang des choses intolérables, au même titre que les aboiements incessants.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis rendu aux confins du zen. Je ne sais pas ce qu’est exactement le zen, à part un mot galvaudé à toutes les sauces. Dans mon esprit, il s’agit de quelque chose comme du bien-être, fait de silence et de recueillement. Le contraire du stress.
Que faire ce soir pour échapper momentanément au stress ? Une de ces tâches qu’on accomplissait, dit-on, autrefois à la veiller, lorsque la télé n’existait pas et internet encore moins. On s’asseyait autour d’une table, à deux ou trois, et on entreprenait d’éplucher, de couper, d’écosser, de trancher… Par exemple. Si c’était l’été, on se mettait dehors. Et justement : ce soir. Souvent on racontait des histoires, on disait les dernières nouvelles du village, des potins insignifiants, mais c’est comme ça que tournait le monde.
Ce soir, nous nous installons dans le jardin, contre le mur de derrière la maison, autour d’une petite table métallique dont la rouille a été repeinte en blanc. Plus tard on allumera la lampe à halogène, ça attirera sans doute les moustiques. Pour le moment il fait encore jour. Sur l’autre rive, la vieille tour en ruine se pare du doré du couchant.
Sur la table, nous posons un grand sac en plastique rempli des noisettes de chez nous, celles qui sont tombées. Il s’agit de les dépiauter, de garder les bonnes et de jeter celles qui sont percées, ainsi que les enveloppes. Le travail n’est pas compliqué. Je m’y adonne de bon cœur. C’est juste un peu agaçant de s’abîmer le bout des doigts sur les petits morceaux d’involucres (j’aime bien disposer parfois d’un mot rare me permettant d’échapper à la répétition) qui ne veulent pas se décoller. Pour découvrir la plupart du temps un trou d’insecte dissimulé. Alors il ne reste qu’à jeter le fruit, tout ça pour ça.
Au bout d’un moment, les gestes sont répétitifs mais pas trop, il faut parfois jouer de l’ongle ou du couteau. Certains fruits ne nous inspirent pas parce que petits et noirâtres. On leur donne une dernière chance de se révéler avant de finir impitoyablement dans le seau servant de poubelle. Crac. Dit le casse-noisette. Je ne pense même pas à la musique de Tchaïkovski. Et parfois, surprise, l’amande est saine. On en met comme ça de côté l’équivalent d’un petit bol, ça fera des amuse-gueule pour l’apéro du lendemain. Voilà qui me fait sourire, et c’est ainsi, par l’entremise de cette fugitive distraction, que je constate l’éloignement du stress. Je suis calme. Je suis heureux de m’être attelé à la corvée de noisettes.
24 août 2011