l'ami ricoré
Je suis assis à la table du dehors, devant la maison, à l’ombre du mûrier.
C’est une table banale, en plastique blanc. Les chaises sont tout aussi banales. Du même bois.
Rien de bien poétique donc.
Je rêvasse.
Je me laisse aller à admirer la saturation des couleurs qui m’entourent.
Le vert cru du feuillage.
Le ciel.
Il a plu récemment, voilà pourquoi la saturation.
Il y a des champignons dans la forêt, paraît-il.
Je rêvasse.
J’aime assez cette maison. C’est un gîte rural. Elle ne vit plus que pour les vacances. Mais elle vit, assurément. Avec ses parquets anciens encaustiqués et craquants.
Soudain je m’exclame intérieurement que c’est la maison de l’ami ricoré.
Je ne sais pas pourquoi ça me vient. Je regarde peu la télé, et surtout pas la pub. Je présume que je régurgite quelque reliquat d’une intoxication passée depuis lurette.
Je rêvasse.
Je savoure ma trouvaille. Encore que j’ignore totalement ce qu’est ou était exactement le ricoré, et quel goût cela pouvait bien avoir. Un truc pour le petit déjeuner, si je ne m’abuse. Je ne me souviens pas à quoi ressemblait la maison de la pub, sans doute pas à celle que j’admire présentement, sans doute qu’elle se trouvait dans une autre région, habitée de grands-parents grisonnants et bienveillants entourés de petits-enfants sages.
Nous ne sommes pas comme ça. Si ?
Bienveillants bien sûr. Nous nous efforçons de l’être avec tout le monde. Mais grisonnants ? Allons donc.
Et puis nos petits-enfants ne sont pas sages…
Ces braves gens prenaient leur petit déjeuner dehors. Ça me laisse rêveur. Pour ma part, il est hors de question d’attendre que toute la maisonnée soit levée, à une heure bien tardive de la matinée, pour petit déjeuner. Je ne sais rien faire avant d’avoir avalé mon café et mes tartines. Et mon yaourt blanc. Le moins cher des moins chers, une de mes rares concessions à la grande distribution.
Ils déjeunaient dehors, donc, et voici qu’arrivait l’ami ricoré. C’était qui celui-ci ? Le facteur, non ? A qui on offrait une tasse du précieux breuvage. Alors qu’il aurait peut-être préféré un coup de blanche, comme celui des chtis. Je ne sais pas s’il existe encore des facteurs qui partagent votre petit déj en riant. Depuis que les services publics s’ingénient à devenir le moins publics possible et à ne rendre que les services rentables.
Je ne sais pas si le ricoré existe encore. Alors, l’ami ricoré, vous pensez…
Assis à la table du dehors, à l’ombre du mûrier, je rêvasse. Il me vient des bribes de pensées insanes peuplées de facteurs souriants et de nains de jardin. Peut-être que je dors, en fait, et que je fais un rêve extravagant, ce qui est le propre des rêves. Voici que tu me rejoins en souriant et que tu t’assois à mon coté, sur une autre chaise en plastique blanc. Je te souris aussi. Nous nous embrassons. Je me dis que je préfère la réalité au rêve.