mauvaise journée
Quand j’ai vu les deux foutues bonnes femmes avancer vers moi, ce soir là, sur le trottoir gris longeant la banque, je me suis dit que la journée serait mauvaise. Pourtant, jusque là, rien n’avait spécialement été de travers, bien au contraire, puisqu’on m’avait proposé de prendre en charge le site intranet de la direction, ce qui fait que j’avais passé une partie de l’après-midi à examiner les œuvres des autres départements de la boîte. Ma foi, m’étais-je dit, il y a mieux à faire. Sauf que je n’y connaissais à peu près rien.
Ces deux foutues bonnes femmes, je ne les avais jamais vues dans les parages, ni ailleurs. Elles n’étaient pas de celles qui donnent de la nourriture aux chats harets hantant le parc, ce genre de mémères qui viennent exprès avec des sacs en plastiques remplis de déchets. Elles avaient un peu l’air de gitanes, mais équipées de manteaux d’hommes hors d’âge et d’après-skis fourrés d’un sexy inimaginable. Qu’est-ce qu’elles pouvaient bien faire avec ça aux pieds, alors que la neige avait définitivement fondu depuis trois jours. Des vamps au look de gitanes.
Je marchais au bord du trottoir, qui de toute façon n’est pas large, c’est vraiment un problème les trottoirs, dans cette ville et je me souviens sans bonheur du temps où nous étions équipés de poussettes pour les enfants, alors même que ces objets étaient loin d’avoir atteint les dimensions monstrueuses qu’ils ont aujourd’hui. Et bien malgré ça, que je marche au bord du trottoir, je me suis retrouvé encadré par les deux bonnes femmes au look de vamps rom, celle de gauche, donc venant à ma droite, la plus grosse, ayant l’air particulièrement patibulaire. Il n’y avait évidemment pas de rapport entre les deux aspects extérieurs du personnage, à savoir qu’elle était grosse et patibulaire.
Un bref instant j’ai eu le sentiment irrationnel qu’elles allaient me braquer, me piquer mon fric (le peu de fric que j’avais sur moi, je n’en ai jamais beaucoup), me piquer le lard ou me flinguer, même, pourquoi pas, ce ne m’aurait pas paru si étonnant qu’elles soient armées. Au lieu de ça la grosse a sorti de sa poche une liasse de petits papiers jaunes, genre format A5, comme un prestidigitateur aurait extirpé des lapins de son chapeau, et elle m’en a glissé un d’autorité dans la main droite en passant à ma hauteur, avant même que je sois en état de refuser. Invitation, a-t-elle murmuré d’un ton aimable.
Le temps que je retourne le bout de papier et que j’y jette un œil, les foutues bonnes femmes étaient déjà loin. Tu parles d’une invitation. A vrai dire, je ne sais même pas à quoi j’étais invité, ni où, ni quand. Il m’a suffi de capter le mot « Jésus », alors j’ai soupiré et roulé le papier en boule au creux de mon poing. Je ne l’ai pas jeté sous les roues de la première voiture venant à passer, bien que j’en aie eu compulsivement le réflexe, mais je suis un homme bien élevé, soucieux de propreté urbaine et de développement durable. Je conservai donc le bout de papier chiffonné jusqu’à la gare, où je pus enfin dénicher le récipient idoine, dûment boulonné au sol.
J’ai trouvé mon autorail au bord d’un quai inhabituel, j’avais bien fait de procéder à mon rituel examen des panneaux d’affichage, et le train était incongrûment fermé, ce qui fait qu’on devait rester dans la fraîcheur humide d’un soir de janvier, à se battre les flancs et à faire semblant de ne pas connaître les autres voyageurs. Mauvaise journée.
J’étais le troisième à entrer dans le wagon, et j’avais déjà mis une option sur un siège qui m’agréait, manque de bol il a beaucoup plu à la demoiselle qui me précédait, je fus donc contraint d’aller m’asseoir plus loin. Mauvaise journée.
On m’objectera qu’il n’y a là que de menus désagréments qui ne valent même pas la peine d’être mentionnés. Soit. La demoiselle qui m’a piqué ma place était-elle jolie, au moins. Je n’en sais rien. En fait j’étais anesthésié par l’angine naissante et un manque de sommeil chronique, et pour le coup je n’avais envie que d’une paire de draps, d’une couverture et d’un oreiller. Plus éventuellement d’un grog. Alors autant dire que la joliesse des voyageuses n’était pas mon souci du moment.
Je commençais à m’assoupir dangereusement, car le trajet était bref et je devais descendre au troisième arrêt de cet omnibus, lorsqu’un contrôleur fit son apparition. A qui je tendis de mauvaise grâce ma carte d’abonnement, non sans avoir fait mine de ne pas l’avoir entendu approcher, et non sans avoir fouillé successivement quatre de mes poches de manière ostentatoire alors que je savais parfaitement où trouver ladite carte. Je n’aime pas qu’on contrôle mes billets de train. C’est comme ça. C’est comme qui dirait viscéral. D’autant que le type m’a fait aussitôt remarquer que je lui présentais l’abonnement de décembre et non celui de janvier. Aie. Enfin non, pas aie, mais merde. C’est ce que j’ai dit. Du coup, j’ai refait mes poches ainsi que mon cartable à la recherche du maudit coupon à jour, sans faire d’esbroufe, mais macache, la chose restait introuvable évidemment, je ne savais d’ailleurs pas ce que j’avais pu en faire et si, si, je l’ai bien reçu, affirmais-je, ce qui était vrai, je m’en souvenais, mais ça n’a pas suffi à amadouer le foutu contrôleur qui a aussitôt sorti sa petite machine à cracher des billets pour les resquilleurs. Ou les étourdis. N’empêche qu’on a l’air idiot, dans ces cas-là. Enfin je trouve. Et évidemment j’ai dû débourser le prix du trajet, soit plus du quart de mon abonnement, mauvaise journée.
Il faut bien le dire, l’incident m’a passablement agacé. Ce n’était pas un drame d’avoir ainsi perdu une poignée d’euros, mais ça me contrariait d’avoir été pris en faute, même si ma faute était bien involontaire, et ça me contrariait d’avoir eu l’air idiot devant tout le monde, et notamment des demoiselles dont la joliesse était finalement avérée. C’est peut-être cet agacement inopiné qui a fait que je n’étais pas assez attentif sur la petite route qui menait jusqu’à la maison. C’est sans doute aussi que dans le noir on ne voit que dalle, du moins je ne vois que dalle, et que par conséquent je n’ai pas vu le chevreuil qui traversait la route à un endroit pourtant escarpé où en trente ans je n’avais jamais aperçu le moindre gibier. Mauvaise journée.
En fait je sais que c’était un chevreuil parce qu’on vient de me l’apprendre. J’en suis fort aise. On me dit ça avec le sourire, ce qui me fait bien plaisir. Je préférerais quand même de loin qu’on soit bien au chaud lovée contre moi au creux d’un lit. Parce qu’on est ma femme, bien sûr. Et on est assise sur une chaise en skaï marron et tubulures chromées comme il y en a dans la plupart des chambres d’hôpital. On m’explique aussi que si je suis immobilisé dans cette chambre aux murs verdâtres que je découvre à l’instant, c’est parce que j’ai une poignée de côtes en capilotade ainsi qu’une jambe cassée.
Décidément, même si les désagréments fâcheux n’ont débuté qu’à cinq heures et demies du soir, la journée d’hier était bien une mauvaise journée.
Janvier 2010