buse
Je suis assis dans le canapé bleu. Je lis un magazine.
Et Elle, par-dessus mon épaule.
C’est une image, bien sûr. Elle ne fait pas de contorsions pour être en position de par-dessus mon épaule. Disons qu’elle jette un œil à ce que je lis.
C’est quoi le buzz ? S’exclame-t-elle. Et écrivant cela, à l’instant, je suis bien content de constater que mon logiciel de traitement de texte souligne le mot d’un rouge rageur.
Elle a prononcé buse. Et elle a bien raison.
J’entreprends de lui expliquer qu’une buse est une et non pas un, que c’est un rapace un peu idiot, que c’est passé dans le langage courant je ne sais pas pourquoi. J’ignore vraiment s’il y a une énorme différence entre le QI d’un aigle et celui d’une buse.
Oui, mais le buse ? Dit-elle on continuant de lire ce qui est écrit dans mon magazine.
J’explique que je suis surpris de trouver ce genre de jargon journalistique et témoin du nivellement par le bas dans une revue qui traite de sujets très sérieux. Qu’à l’heure actuelle, si tu parles français normalement, presque plus personne n’est susceptible de te comprendre. Que tu as donc tout à fait intérêt à te mettre à parler le journaliste au plus vite, je suis sûr qu’il existe une méthode assimil pour ça.
Pour couper court, en attendant qu’elle devienne bilingue, je l’assure qu’elle peut très bien dire rumeur à la place de buse, voire bouche à oreille.
Quant à moi, je ne sais déjà plus ce que je lis. Je suis parti. Je suis ailleurs. Il suffit d’un mot, d’une idée, d’une association de.
Nous sommes il y a longtemps. Nous n’avons pas encore d’enfants. C’est un dimanche après-midi. Un dimanche gris d’hiver, un de ces jours de là-bas, quand le brouillard met un temps fou à se déchirer, mais si tu as la chance que ça se produise, alors c’est soudain l’émerveillement. C’est ainsi que ce jour-là, à l’instant même où le soleil paraît, je gare la 4L au bord de la route, à proximité d’un étang. Je m’empare de la vieille musette de l’armée qui contient mon appareil photo et ses accessoires, et je mitraille les plantes aquatiques qui se détachent sur un fond d’eau sombre et scintillante. Pendant ce temps, à quelques mètres, perché sur un piquet de clôture, un oiseau impassible me dévisage. Une buse.