formation
La semaine dernière j’étais en formation. Professionnelle, évidemment. Je vous ferai donc grâce du contenu. Des modules et autres machins informatiques, voilà. Parce qu’il faut bien que ça change, ces choses-là, que ça se modernise.
Pour le cas présent, concernant la logistique, on s’est peu soucié du confort des participants. Nous avons donc eu le plaisir de nous retrouver dans un sous-marin surchauffé (entendez une salle sans fenêtre) et surpeuplé, si bien que c’était la foire d’empoigne pour avoir une place sur la table en U, histoire de poser confortablement ses papiers pour prendre des notes, les autres étant entassés derrière sur des chaises pliantes, et devant se contenter du support instable de leurs genoux. Les meilleures places sont celles faisant face au mur sur lequel l’animateur aura choisi de projeter ses animations Powerpoint et ses démos de l’application. Sauf que surprise, l’animateur en question n’est pas toujours le même. Et ne choisit par conséquent pas forcément toujours le même mur. C’est ainsi qu’étant par chance arrivé le premier lors d’une de ces valeureuses séances, j’ai cru m’asseoir face à l’ « écran », mais que nenni, j’ai finalement dû me contorsionner pour regarder sur la gauche, et finalement renoncer à déchiffrer quoi que ce soit, mes lunettes ne sachant pas voir sur les côtés. Eh oui, ça arrive. J’ai donc regardé en face, par la porte que nous avions laissée ouverte afin de prévenir d’éventuelles tombées dans les pommes provoquées par la raréfaction de l’air.
Il fallait admettre l’évidence : c’est incroyable, le nombre d’allées et venues qu’il peut y avoir dans les couloirs d’une entreprise. La veille déjà, nous étions aussi nombreux et nous avions laissé la porte ouverte.
C’est toujours les mêmes qui passent, disait mon collègue D. à la pause café. Je ne le croyais pas. Et pourtant. J’ai bien dû constater, le jour J, tout en maintenant mon attention tant bien que mal sur le pourquoi du comment j’étais là, que les mêmes gens passaient indéfiniment dans le couloir, la plupart d’un pas lent et l’air assez peu préoccupé. Et la chose a fini par m’amuser, bien sûr. Parce que, quand on voit les mêmes pingouins des deux sexes arpenter indéfiniment un couloir dans un sens et dans l’autre, on est quand même en droit de se poser des questions. Ce que j’ai fait, même si mon oreille gauche était attentive et suppléait efficacement mes lunettes ne voyant pas dans les coins (autant prévenir tout de suite d’éventuels commentaires ironiques dont certaines seraient tentées : oui, je ne suis qu’un homme et je parviens parfois, exceptionnellement, à faire deux choses à la fois, en l’occurrence écouter la péroraison d’un animateur de stage et observer les gaziers qui passent devant la salle). Et tant qu’à faire, je me suis répondu généreusement. Enfin j’ai échafaudé quelques hypothèses.
Premièrement, hypothèse la plus plausible, et du moins cas le plus probablement fréquent, ces gens glandaient, tout simplement. La machine à café n’étant jamais qu’à un petit kilomètre de là, au bout du couloir. Et tant qu’à faire, ils glandaient bruyamment, causant sans vergogne des résultats scolaires de leurs rejetons ou de la météo forcément désastreuse.
Deuxième possibilité, ils étaient perdus et condamnés à errer jusqu’à ce que mort s’ensuive dans les couloirs labyrinthiques de la maison. C’est possible, hein, croyez-moi, ça s’est déjà vu. Enfin qu’on se perde, bien sur, pas qu’on en meure.
Voila pour les quidams non identifiables. Par contre on reconnaît facilement un groupe d’individus vaquant volontiers dans les couloirs. En fait il s’agirait de deux sous-groupes : d’une part celui des agents de service, techniciens de surface, spécialistes de la logistiques, enfin les gens de la maison qu’on reconnaît aisément au fait qu’ils sont précédés (et suivis) du tintamarre de leur inévitable chariot (complètement disproportionné au peu de choses qu’ils ont pour mission de convoyer) ; d’autre part celui des ouvriers spécialisés dans ceci ou cela et dépêchés expressément par des entreprises extérieures, ceux-là se reconnaissant à leur cotte de travail, de préférence pleine de taches de peinture ou de cambouis, ça fait pro ; oui, parce que dans une entreprise tentaculaire comme la nôtre, c’est comme pour l’infrastructure routière, il y a toujours des travaux quelque part, c’est pour notre confort, qu’ils disent.
Quoi qu’il en soit, qu’ils aient ou non une raison valable de vaquer avec plus ou moins de conviction devant la salle de réunion, ces gens avaient un point commun : passant devant la porte, invariablement ils jetaient un œil à l’intérieur. Les plus marrants étant ceux dont le cerveau reptilien semblait plus rapide que la raison et dont le visage s’illuminait comme celui d’un gosse devant la devanture d’une confiserie ; on avait l’impression qu’ils se disaient que chouette y a du cinoche ici, et c’est tout juste si on ne s’attendait pas à les voir sauter de joie à l’apparition de petits miquets sur l’écran de fortune.