lectrices
Elle est montée dans le 67 à Place d’Italie. Elle s’est assise face à moi. Une petite dame dans la trentecinquaine (je dis petite parce qu’elle n’était pas grande, cela n’a rien de condescendant), jolie, mais de façon discrète. Je veux dire, pas de minijupe audacieuse, pas d’escarpins vertigineux, pas de couleurs tapageuses. De beaux yeux gris.
Elle avait un livre à la main, un série noire plutôt épais dont j’ai oublié le titre et l’auteur. Ah si… en se triturant les méninges, on y parvient, le titre c’est « rues de feu ». Bref. Le bouquin semblait avoir pas mal servi, les pages en étaient jaunies et la couverture très écornée. Sitôt assise, elle a ouvert le livre et a repris sa lecture là où elle l’avait laissée à l’arrêt du bus. Les traits de son visage disaient qu’elle éprouvait du plaisir dans l’action de lire.
J’ai entendu la ritournelle lassante d’un téléphone portable. Comme par hasard c’était le sien. La dame a refermé son livre sur son index en guise de marque page, a fouillé son sac à la recherche de son téléphone. Je n’ai pas pour habitude de me montrer indiscret et d’écouter les conversations des gens, mais que voulez-vous, elle était très près. Donc sans le vouloir j’ai entendu. Et sa conversation était étonnante, elle concernait largement le livre qu’elle était en train de lire et qu’apparemment elle avait eu du mal à dénicher. Elle a même précisé qu’elle le relisait…
Parfois elle levait les yeux de l’ouvrage, ce qui me donnait l’impression qu’elle laissait aux mots lus le temps de s’imprégner en elle. Elle regardait alors par la fenêtre, vers le haut. Un léger sourire l’illuminait, j’imaginais que son regard était beau. Pas ses yeux. J’ai déjà dit qu’elle avait de beaux yeux. Mais la qualité de son regard. Je l’imaginais emmagasiner goulûment ce qu’elle voyait, qu’elle restituerait peut-être un peu plus tard par écrit. Qui sait si en plus d’être liseuse, elle n’était pas aussi écriveuse.
A Jussieu une autre jeune femme est montée et s’est également assise non loin de moi. Elle aussi portait un livre à la main : elle lisait Danielle Steel ! Quel contraste.