au parc
Nous sommes partis par des rues calmes afin de profiter du beau temps. Un temps qui annonçait les beaux jours. Je ne sais pas quels jours : des beaux jours. Il y avait, comment dire, une sorte d’espoir qui planait dans le bleu du ciel.
On pensait à des beaux jours, oui.
La preuve, dans les jardins que nous devinions, derrière de hauts murs, on entendait que des oiseaux chantaient. Je ne sais pas quels oiseaux. Des oiseaux de beaux jours. Des oiseaux d’espoirs. De ceux dont on entend les joyeux trilles lorsque tous les autres bruits de la vie se taisent. On dirait même que les bruits se taisent tout exprès afin qu’on puisse entendre les joyeux trilles de ces oiseaux-là.
On aura compris que j’avais le cœur plein d’allégresse tandis que nous partions par des rues calmes. Pourtant il ne faisait pas chaud, nous étions encore au mitan de l’hiver.
Mais bien habillés, nous avions l’illusion d’une certaine douceur. Il faisait beau, donc.
Nous sommes donc partis par des rues calmes.
Nous voulions profiter du beau temps. Nous allions au parc.
C’était normal que les rues soient calmes. Les rues sont toujours calmes, un dimanche après-midi, dans une ville de province. Et même dans la capitale, si on veut bien y regarder de plus près. Mais là, nous étions dans des rues calmes d’une ville de province, notre ville à nous. Derrière les hauts murs dissimulant des jardins, des oiseaux s’exerçaient à des vocalises. Des rayons de soleil dardaient ici et là. Malgré la fraîcheur, on pouvait croire à du printemps. Des croisées béaient sur la rue. On faisait peut-être du ménage. Quoique aucun bruit d’aspirateur ne soit venu troubler notre bien être.
Nous avons descendu. Puis remonté. Les rues de la ville sont pentues.
J’ai remarqué là une maison à pans de bois que je n’avais jamais vue, peut-être qu’on y avait ôté un ancien crépi. Ici, émergeant justement d’un crépi ocre, une vieille tête sculptée, tout arrondie par les siècles : l’œil peut se poser là où il ne l’avait jamais fait, même dans des rues empruntées mille fois, c’est assez étonnant.
Plus nous approchions du parc, plus les rues calmes se peuplaient de promeneurs convergeant comme nous vers les allées bordées de hauts arbres dénudés.
Nous avons traversé le parc dans sa plus grande longueur. Ce n’est pas très grand, mais additionné au trajet préparatoire, au fil des rues calmes, cela faisait néanmoins une jolie promenade.
En passant près du jet d’eau, je n’ai pu m’empêcher de ralentir, et de regarder, et regarder encore, l’eau qui s’élevait mollement vers le ciel et qui retombait en de lourdes gouttes étincelant dans le contre-jour. J’avais bien tenté, autrefois, de fixer ça cela noir sur blanc, ou inversement, sur la gélatine, sans trop de succès, il faut le dire. A moins que ce ne soit un autre jet d’eau, ailleurs, dans une autre ville. Peu importe. En tous cas, c’est un peu décevant les jets d’eau. Dans un certain sens. Du moins ça ne se laisser pas figer si facilement. Il suffit de regarder, alors, ne rien tenter de plus. Peut-être. Alors reviennent d’un lointain passé des émerveillements d’enfant. J’ai toujours été fasciné par les jeux d’eau. Il faut dire que lorsque j’étais enfant on a placé la barre très haut en la matière, on m’a fait voir le jet d’eau de Genève, depuis le bord du lac. Celui-ci, il parait qu’on peut le voir de très loin, ou de très haut depuis des avions, alors vous pensez comme je bichais.
Pendant les quelques secondes où mon esprit a divagué dans la contemplation de cette exubérance liquide. J’ai imaginé que comme autrefois j’allais repartir en guidant la poussette, que mon enfant rirait aux éclats…
C’est qu’il suffit parfois de pas grand-chose pour abolir le temps. Quelques lourdes gouttes qui s’élèvent mollement avant de retomber dans un bassin et on se revoit des décennies plus tôt, au même endroit, poussant une enfant riant aux éclats. Il faut dire qu’il fut un temps où nous habitions un faubourg de la ville, un temps où nous venions volontiers le dimanche après-midi converger vers le jet d’eau du parc en compagnie des autres promeneurs.
Comme autrefois nous nous sommes attardés, oh trois fois rien, quelques secondes tout au plus le long de la muraille dominant la vallée, les vertes prairies, les jardins tout propres. On aime bien dominer les paysages, c’est comme ça. Le regard porte au loin et on a alors des idées d’évasion. C’est facile d’ailleurs, il y a là entre deux tunnels la voie ferrée fuyant vers le sud.
Le parc s’étend sur une sorte d’esplanade bordée au sud et à l’est par les anciens remparts médiévaux, là où ils ont été épargnés par les vicissitudes du temps. C’est tout naturellement que nous avons longé le mur, après avoir dépassé la tourelle d’angle, en direction du retour. Nous avons jeté un œil en contrebas, aux massifs de rocaille en gestation. Puis nous avons découvert les nouveaux aménagements, assez réussis, avec des tonnelles, des marches en amphithéâtre, et je me suis dit qu’au printemps ou en été, je pourrais venir de temps en temps me ressourcer là le midi plutôt que de déjeuner à la cantine.
Sous les tonnelles régnait une odeur capiteuse, assez étonnante compte tenu de la saison, et j’ai en effet remarqué des buissons, des arbustes dont j’ignore le nom, couverts de petites fleurs blanches dont s’échappait ce parfum puissant.
Plus tard nous sommes sortis du parc comme à regret. Tandis que nous marchions à nouveau par les rues calmes, j’avais le sentiment que les choses étaient floues, que le temps était élastique, je ne savais plus trop si on était maintenant, ou si je poussais une voiture d’enfant vingt-cinq ans en arrière.