au parc montsouris
Ce soir-là la paresse me tendait les bras. Pourtant l’appel du dehors était tentant aussi, tant il faisait beau. Et il faisait doux. Vous savez : de ces moments paisibles où tout semble sourire.
J’ai lutté, oh oui, j’ai lutté ; je ne me suis pas levé si facilement. Mais au final c’est la promenade qui l’a emporté.
Elle a revêtu ses beaux habits neufs, faits d’étoffes somptueuses, des pièces uniques, qu’on n’avait aucune chance de repérer sur une autre femme. Elle a revêtu ainsi du bleu profond, presque violet, légèrement moiré, à moins que ce ne soit du violet presque bleu. Elle était belle tout simplement, et qu’est-ce que j’étais fier de marcher par les rues à ses côtés.
Nous étions dimanche : les rares passants que nous croisions avançaient d’un pas nonchalant, mus pas aucune urgence. Derrière certains d’entre eux s’attardaient des effluves d’eau de toilette bon marché. Plus loin, le périphérique était déjà engorgé. Ou encore. Ou toujours.
Nous n’avons pas eu envie de longer le stade Charléty, comme lorsque nous allons prendre le bus 67 à son terminus. Nous avons préféré couper par l’intérieur de la cité universitaire. Nous avons regardé au passage les immeubles à l’architecture audacieuse, comme la maison du Brésil imaginée par Le Corbusier. Ainsi sommes nous parvenus juste en face de l’entrée sud-est du parc Montsouris.
Depuis quelque temps, le boulevard a changé d’allure, c’est certain. Il faisait beau, je l’ai dit. Ça faisait ressortir crûment le vert tendre du gazon qui agrémenterait le parcours du futur tramway. Le lieu commençait à devenir tel qu’on le voit sur les maquettes.
Dans le parc il y avait du monde. On marchait dans les allées. On prenait le soleil sans précaution, allongé sur l’herbe fraîchement tondue. On aurait peut-être de mauvaises surprises, des rhumes, des angines, j’ai de mauvais souvenirs, comme ça. Par endroits des accords de guitares s’échappaient des groupes. Des enfants couraient. Des enfants riaient. On s’interpellait en diverses langues. Des joggeurs joggaient, la plupart poussifs et écarlates. De jeunes mères poussaient des landaus. Un père jouait au foot avec des enfants. Il n’était pas forcément le plus habile avec le ballon. Quelques commères déployaient de concert leurs langues acérées, il y avait sûrement quelque part dans le jardin matière à dénigrement.
Insensiblement, Elle et moi, nous ralentissions. Devant les balançoires, nous avons eu un très bref temps d’arrêt. Elle regardait le lent mouvement des nacelles, désordonné, et je sentais qu’elle voyait le passé. Elle disait, autrefois, c’était gratuit, ça l’est peut-être encore, je venais souvent aux balançoires.
A un moment nous sommes sortis du parc. Nous avons trouvé quelques commerces, le dimanche c’est presque plus facile que le lundi. Nous avons acheté une boite de lait de coco, j’en aurais peut-être besoin pour le poisson du soir, et puis du pain. Au coin de la rue, une mendiante nous a fait pitié. Nous avons hésité à repasser devant elle dans l’autre sens, mais bien obligés, c’était le seul passage pour retourner dans le parc, à moins de renoncer à en profiter pleinement.
Le kiosque à musique était interdit d’accès, on allait le réhabiliter. La pièce d’eau avait été vidée. De loin son fond cimenté étincelait : j’ai dit tiens la glace n’a pas encore fondu, verra-t-on des patineurs ?
Nous sommes remontés de l’autre côté du parc, le long de la rue Nansouty. Nous nous sommes assis un moment sur un banc. Il était à l’ombre mais tant pis, il nous accueillait de bon cœur. Nous avons regardé les enfants jouer, les joggeurs jogger. Une jeune femme en noir a passé les commandes de son landau à son compagnon et s’est mise à faire des assouplissements en prenant appui sur une rambarde en ciment. Ses gestes étaient gracieux, comme ceux d’une danseuse. Cela a duré une ou deux minutes, à peine, et ils sont repartis. Un très jeune enfant a descendu l’allée à toute vitesse sur son vélo minuscule, il ne savait manifestement pas freiner, nous avons eu peur pour lui, j’en ai eu des frémissements, mais finalement il a pu s’arrêter je ne sais comment tout en gardant son équilibre. Une petite fille a eu moins de chance, elle a dû lâcher sa patinette et elle est tombée doucement sur le gravier. Elle n’a pas pleuré.
Plus haut nous sommes ressortis du parc, nous avons retraversé le boulevard, j’ai encore jeté un œil sur la perspective futuriste tramway en devenir, nous sommes repassés sous le périphérique engorgé de plus belle. Bientôt la paresse pourrait me retendre les bras.