24 septembre 2009
les yeux (2)
Mon oncle habitait autrefois une grande maison campagnarde, une de ces grosses demeures de maître entourée de chais qu’en bordelais on appelle château. La maison trônait en haut d’un coteau qui s’étageait en pente douce, tout ruisselant de vignes et de vergers, jusqu’à un rideau de grands trembles au pied desquels dormait le fleuve.
Nous avons séjourné là quelques jours, dans un parfum d’encaustique et d’huile de lin, de retour d’une pérégrination atlantique que pompeusement nous appelions voyage de noces. Voilà qui ne date pas d’hier.
Le matin je prenais plaisir à rabattre les volets de notre chambre contre le mur. Un soleil pâle se montrait timidement, tandis qu’en bas du coteau de la brume s’effilochait doucement là où je savais que coulait le fleuve. J’admirais ce paysage qui me semblait immuable et me donnait une idée de la Toscane. Pendant ce temps, Elle s’enfouissait sous l’édredon et en riant me criait de fermer la fenêtre.
J’ai photographié le coteau.
Quand je repense à ces images, je pense aussi à la Toscane, que j’ai vaguement visitée depuis et, ma foi, la comparaison n’est pas idiote.
Les pommiers étaient en fleurs, je me souviens.
J’ai fait de gros plans de pommiers en fleurs.
Il y avait du vert et du blanc. Un peu de rose aussi. Je me souviens.
Un matin, Elle s’est emparée de l’appareil. Mutine elle est venue à moi et elle a photographié mes yeux.
Mes yeux du temps où je ne portais pas constamment mes lunettes. Un regard sans lunettes.
J’aime penser à cette image. Mes yeux. C’est une belle image. Elle a eu l’intuition d’une belle image, ce jour ancien où elle a photographié mes yeux.
Cette image est belle à mes yeux. Non pas parce qu’elle montre mes yeux. Je n’éprouve aucune fierté particulière à voir mes yeux. Ils ne sont que des yeux un peu plus familiers que d’autres. L’image est belle parce qu’elle montre la beauté du regard d’Elle sur mes yeux. Enfin je ressens les choses comme ça. Dans l’image il y a éventuellement la beauté de la chose vue. Il y a surtout la beauté du regard qui voit.
24 août 2009
souvenir de la vieille maison (2)
Le dimanche matin, je me levais. Pieds nus sur le parquet rugueux, j’allais à la fenêtre. J’actionnais la crémone et j’ouvrais les volets.
Et je restais là tout un moment, penché à la croisée ouverte, à me laisser envahir par le suave parfum de la rue, tandis que frissonnante Elle s’enfouissait sous les couvertures.
Les autres jours aussi, je me levais, et je faisais toutes sortes de choses banales tandis qu’Elle s’enfouissait sous les couvertures.
Le dimanche ce n’était pas pareil : je m’habillais prestement, je mettais la cafetière en route, j’ouvrais la grande porte-fenêtre de la cuisine et je sortais sur la galerie couverte bordée d’une rambarde en fer forgé qui desservait notre logement. Je descendais quatre à quatre le large escalier de bois usé, je filais sous le porche, j’ouvrais la lourde porte cochère, et là encore, je m’arrêtais, figé sur le pavé luisant, et je humais longuement la suave fragrance qui guidait mes pas, celle du pain.
Nous habitions une ruelle sombre et étroite. Le soleil n’entrait pas souvent chez nous. Mais nous avions la chance qu’un des immeubles d’en face abrite une boulangerie, dont la vitrine donnait sur l’artère commerçante parallèle à la nôtre, et dont l’arrière diffusait vers nous ses parfums par des fenêtres perpétuellement béantes.
Je traversais la rue. J’empruntais un sombre passage en escalier qui ressortait dans l’autre rue, comme une manière de traboule, et il me suffisait de peu de temps pour revenir chargé de baguettes encore chaudes et de croissants, tout empreint d’un bonheur tout simple.
19 août 2009
les chaumes
La terre avait chaud. Elle nous le faisait sentir.
J’aimais me laisser envahir par cette odeur de chaumes recuits. Un parfum sublime. Un parfum jouant sur la corde. Il aurait suffi de très peu pour qu’il devienne désagréable. Mais là, j’en étais grisé.
J’aimais rouler dans la nuit.
J’aimais le parfum des chaumes qui s’engouffrait par le toit ouvrant.
J’allais prudemment. Je me souvenais qu’il nous fallait craindre les errements du gibier.
Le parfum accaparait mes pensées.
J’oubliais l’émotion générée par les images que je venais de voir. Un beau film.
La senteur de chaumes occupait mon esprit car elle réveillait en moi de suaves souvenirs.
Je me revoyais assis, non, que dis-je, pas assis, pas avachi non plus, je ne sais pas comment dire ça, pas allongé, ce n’est toujours pas le bon mot, on ne s’allonge pas sur la banquette arrière d’une 4L quand on a vingt ans, ce n’est pas possible.
Enfin bref, cette 4L, celle de mes parents roulait sur une route de Touraine, entre vignes et étendues céréalières. J’étais à l’arrière. J’étais ouvert au monde. La terre avait chaud. Les vitres de la voiture étaient ouvertes. Je me laissais envahir. J’observais les odeurs de la terre me griser.
En vrai, cela me faisait sourire.
J’étais ouvert au monde.
Par ses parfums, la terre me pénétrait.
Je savais que tu aimais la terre.
Les parfums de la terre te parlaient-ils ?
Je voulais le croire.
J’étais amoureux. De toi. Comme je le suis encore.
Il y a longtemps.
Je venais de t’écrire ma première lettre.
L’écriture comme une parade amoureuse. Je t’aimais. Le savais-tu ? Je ne te l’avais pas encore dit.
La première lettre je l’avais écrite là-bas. Et je l’avais postée là-bas. C’était le pays. Le tien. Un jour, le mien aussi. Mais je l’ignorais.
La première lettre te parlait des tomates de mon cousin. Entre autres. Des tomates ! Dans une lettre d’amoureux. Le parfum des tomates. Pour te parler. A toi qui avais dit aimer la terre.
Il y a longtemps. La lettre aux tomates voguait vers toi.
Vers toi.
J’étais installé à l’arrière d’une auto et je pensais à toi tandis que la terre me grisait de tous ses parfums.
Ainsi la transpiration de la terre réveillait en moi ces souvenirs magnifiques. Des choses que j’aimerais ne jamais oublier. Jamais.
J’allais prudemment. On n’est jamais assez prudent, la nuit, dans nos campagnes qui sentent le chaume recuit, parce qu’à tout moment peut débouler un chevreuil ou un sanglier.
Il n’empêche que parfois, une fraction de seconde, je me détournais de la route pour regarder ton profil légèrement éclairé par les lueurs du tableau de bord, et je me disais que quel bonheur c’était de t’avoir à mes côtés depuis tout ce temps.
11 août 2009
une vieille maison
Autrefois nous avons vécu dans une vieille maison du centre, dans une ville de l’est. L’immeuble n’avait pas de caractère extrêmement photogénique, comme des pierres apparentes (ce qui ne se faisait guère) ou des fenêtres à meneaux. C’était toutefois une vénérable bâtisse, typique du pays. Une maison de vigneron, avec son haut porche en arc comme on en voit partout dans les campagnes et jusque dans le cœur des villes de la région. Nous vivions dans une région viticole. Bien sûr, j’aurais pu humer l’atmosphère du lieu jusqu’à la nuit des temps, je n’aurais pourtant pas réussi à capter la moindre odeur de cave. Si le vin avait été un jour la préoccupation des habitants du lieu, c’était depuis longtemps une affaire oubliée. Des herbes folles poussaient partout le long des murs de la cour, de même qu’entre les pavés disjoints. De chaque côté de la cour, quelques constructions basses devenues sans usage témoignaient encore d’un passé plus faste, peut-être de négociants.
Aussi peu glorieuse qu’elle puisse ressortir de ma description, j’aimais néanmoins cette maison. Je lui trouvais une âme. Tout comme j’aimais notre appartement, quoiqu’il n’affichât lui non plus aucun charme particulier.
Nous occupions le premier étage. Nous y montions par un large escalier de bois extérieur, orné d’une rambarde de fer forgé patiné par des générations de mains calleuses. Cet escalier ouvrait, à chacun des trois étages, sur une galerie couverte courant sur toute la longueur de la façade. La nôtre aurait pu nous servir de balcon ; dans l’absolu il était tentant de bénéficier d’un balcon ; toutefois celui-ci aurait ouvert sur le nord, ce qui était bien fâcheux. Il aurait peut-être été agréable d’y prendre le frais au cœur de l’été, mais nous n’avons pas attendu jusque là.
Car l’appartement n’avait pas que des avantages. Notamment, en dépit des hautes fenêtres qui éclairaient les pièces donnant sur la rue, c'est-à-dire côté sud, le soleil n’entrait jamais chez nous, tant l’immeuble d’en face était haut, et la rue étroite. Ou plus exactement il fallait être là pour profiter du petit quart d’heure d’ensoleillement quotidien, en admettant que le temps soit clément, ce qui se produisait aux alentours de 14 heures, et nous n’étions donc en mesure de l’apprécier éventuellement que le samedi et le dimanche. En conséquence de quoi nos plantes vertes s’étiolaient, et Elle aussi, je l’ai craint. Nous avons donc déménagé bien avant l’été, pour aller nous repaître du spectacle des vignes.
06 juin 2009
placidité
Vous aurez bien remarqué, je pense, que les animaux, mettons les chats, semblent se déplacer sans but avéré, pour le simple plaisir de se déplacer, et parfois tombent en arrêt subitement. Non ? Moi j’ai remarqué ça en tous cas. Ça m’est même arrivé d’aller voir sur place ce qui avait bien pu motiver cette subite manifestation d’intérêt. La plupart du temps, en admettant qu’on soit dans le jardin, par exemple, rien ne distingue le brin de fétuque x du brin de ray-grass y hormis le fait qu’ils ne sont pas de la même race : ils vivent paisiblement leur destin de brin d’herbe en instance de tondeuse, voila tout. J’en conclus que le chat a dû y capter la présence fugitive d’une bestiole quelconque, ailée ou non, et qui est déjà partie vaquer ailleurs avant que j’arrive. Ça se passe comme ça à chaque fois. Ou alors c’est le chat qui joue la comédie. Mérite un césar, alors.
Tout ça pour dire que moi-même, quand je lis, je tombe parfois sur un mot inconnu, ou déplacé, alors je me mets en arrêt devant le beau gazon du texte et j’observe le mot incongru. Et je lui cherche une explication. Parfois. Pas tout le temps. Par exemple si j’en trouve un dans le roman que je lis au lit, je me dis ah oui, c’est bizarre, ou c’est joli, ou c’est selon, et je passe outre tout simplement. Parce que sur ma table de nuit il n’y a évidemment pas la place pour un dictionnaire, il y a déjà au moins une vingtaine de bouquins en souffrance, certains même depuis fort longtemps. Et le lendemain je ne penserai plus audit mot, et basta le dictionnaire. Si je lis des blogues sur mon pc perso à moi, c’est pareil, parce que pris dans le feu de l’action dévoreuse de textes, je ne prends pas la peine de me lever. Non, le mieux, c’est quand je suis au bureau. Parce que là, j’ai un dictionnaire sous la main. Un magnifique Petit Robert relativement obsolète mais bien précieux quand même, et qui ne demande qu’à me renseigner. Bon, je vais ouvrir une parenthèse : c’est exact que la présence d’un dictionnaire dans mon bureau pourrait constituer le point de départ d’une controverse. En effet, si je suis bel et bien astreint à de la rédaction à finalité professionnelle, point n’est besoin d’une béquille lexicale pour employer presque toujours les mêmes termes. Idem pour la lecture des tas de comptes rendus abscons de ceci ou de cela. D’ailleurs on y trouve un jargon généralement absent des meilleurs dicos, le pire étant l’emploi lancinant d’un anglais dit international qui m’afflige au plus haut point. Alors, me dira-t-on, et c’est là que je sens intervenir la controverse, c’est que tu emploies ton dictionnaire à des fins non professionnelles, c’est ça ? Tu ne peux pas t’empêcher de jouer de l’écriture en solitaire ? Tu te délectes des jolis mots et tu les suces comme s’ils étaient des bonbons à la menthe ?
On ne va pas épiloguer plus, hein. D’ailleurs le dernier mot sur lequel je suis tombé en arrêt n’était pas un mot inconnu. Je n’avais pas besoin de l’assistance du Petit Robert. Ce mot tout bête était PLACIDE. Et conformément à l’image d’Epinal en vigueur, là où je le découvrais, cet adjectif qualifiait une vache. Une simple vache noire et blanche mâchonnant benoîtement son herbe. Et moi je me suis revu avec ma fille numéro 3, non loin d’Epinal justement, et plus précisément non loin du sommet du Hohneck, il était à portée de pas, ce sommet, nous étions rouges et essoufflés parce que les pentes du Hohneck sont raides, mais qu’à cela ne tienne, bientôt nous admirerions le moutonnement bleuté des ballons vosgiens, peut-être que je repérerais l’un ou l’autre des lieux de mon enfance, sur l’autre versant de la vallée, allez, courage, il ne restait que quelques mètres. C’est cet instant d’incertitude qu’avait choisi le troupeau local de vaches noires et blanches pour se mettre en branle et à courir soudainement comme des folles, comme elles savent si bien le faire sur ces hauteurs, je me souviens parfaitement avoir déjà connu ça quand j’étais gosse. Les vaches dévalaient la pente en courant et en soulevant des nuages de poussière. Nous nous sommes sentis soudain tout petits, et désarmés. J’ai attrapé ma fille par le bras et nous nous sommes jetés à terre, roulés en boule, protégés comme on pouvait par un léger repli du terrain. Nous fûmes aussitôt entourés par le vacarme des bêtes furieuses qui fuyaient de toutes parts, certaines passant au-dessus de nous. Cela dura quelques secondes d’une lenteur infinie et puis le calme revint. Nous nous redressâmes hagards et tremblants et en oubliâmes la cime convoitée. Plus tard nous ririons de cette aventure. Mais en attendant qu’est ce que le qualificatif placide convenait mal aux vaches. Surtout aux noires et blanches du Hohneck.
13 mai 2009
les mains bleues
Lorsque j’ai tendu ma carte bleue à la marchande de fromages, elle a rigolé. Vous êtes allés aux myrtilles. Ce n’était pas une question. Elle savait.
J’ai regardé mes mains. J’étais consterné. Elles étaient bleues. Enfin bleues, n’exagérons rien, j’écris ça pour faire court. Ou alors oui, bleues dans le sens qu’on donne à une contusion.
La vérité, c’est que j’avais les mains sales. Je me sentais un peu honteux.
J’ai regardé les enfants. Ce n’est pas seulement leurs mains qui étaient sales. Ils étaient tachetés de la tête aux pieds. Il y avait de la lessive dans l’air. Et de la douche. Et ce ne serait pas facile.
Lors d’une précédente promenade près de la tourbière, nous avions marché une centaine de mètres sur une petite route avant de nous enfoncer à nouveau dans la forêt par un sentier au sol élastique. J’avais repéré que les myrtilles foisonnaient au bord de cette route. Un décret municipal était agrafé sur un petit panneau de bois à l’entrée du chemin : nous étions autorisés à la cueillette, pas plus de tant de kilos par personne, ce qui était loin au-dessus de nos possibilités compte tenu du fait que nous ne possédions pas de peignes ad-hoc.
Je sais lire une carte, alors j’ai retrouvé la route aux myrtilles. Et j’ai reconnu facilement l’entrée du chemin.
Nous nous sommes avancés dans le sous-bois, sans nous éloigner énormément du sentier. Il suffisait de se baisser, les myrtilles pullulaient, là, tout près.
Se baisser. Oui, bon, au bout d’un moment, ça devient ingrat. Et pour remplir un seau de format ordinaire, genre pot de cinq litres de crème ou de fromage blanc, il faut se baisser pendant un certain temps.
Mon dos devenait douloureux, et je pestais contre l’inefficacité de certains cueilleurs, je ne citerai pas de noms, mais à part se chamailler pour savoir qui porterait le seau bleu, qui porterait le blanc, le mien est plus rempli que le tien, et moi je ne veux pas aller par là, et ainsi de suite, les enfants n’étaient vraiment pas très productifs, pourtant la confiture, ils seraient bien contents de la manger, non mais ho.
Le soleil a brillé. Un contre-jour bienvenu faisait éclater le vert des feuillages. Les dernières gouttes de rosée ont disparu. J’ai eu chaud. Des mouches sont venues, et des guêpes, des tas de bestioles. Des moustiques surtout. Nous avons lutté un peu. Mais peine perdue. Le soir la peau nous démangerait.
Malgré les insectes, malgré mon dos, malgré la lenteur de la cueillette, je me sentais bien. J’étais heureux dans ce sous-bois à l’écart de tout bruit, dans une timide chaleur d’été.
Un peu plus tard nous avons regagné la voiture avec le sentiment du devoir accompli. Nous sommes rentrés au village. Je ne me suis pas rendu compte que mes mains étaient bleues. Jusqu’à ce que je paye le fromage.
12 mai 2009
au théâtre
Il était arrivé par le train de 19h05, comme d’habitude lorsqu’il avait passé la journée à la capitale. Il avait salué brièvement ses collègues. On s’était séparé. Chacun était pressé de rentrer chez soi. Il avait pris les grands escaliers qui s’élevaient en face de la gare, à l’assaut du plateau où était perchée la vieille ville. Lui, il ne rentrait pas tout de suite, il allait au spectacle.
Sur la place d’armes, il était entré dans un café, tout près du théâtre. Il s’était assis à une petite table, dans un endroit qui lui semblait tranquille. En fait il n’avait que l’embarras du choix, puisqu’il y avait là fort peu de consommateurs. Ce n’est pas un café où les gens se retrouvent pour l’apéritif.
Un serveur s’était approché avec nonchalance. Il avait commandé un sandwich au jambon et un café. Une bière aurait été plus indiquée pour accompagner le casse-croûte, mais il n’en avait pas envie. A vrai dire il avait déjà consommé un demi au « bar du monde » avant de prendre son train. Avec ses collègues. Un seul demi pour la soirée, c’était bien suffisant. D’autant qu’il était préférable de rester vigilant sur la route, pour rentrer chez lui après le concert, le temps était à la neige.
Il avait beau être en avance, il ne s’était pas pressé pour entrer dans la salle. Il était seul. Ce n’était pas tellement dans ses habitudes d’aller seul au spectacle. Jusque là il n’avait pas réfléchi à l’aspect inhabituel de la chose.
La jeune fille qui distribue les prospectus à l’entrée de la salle lui avait souri. Il avait pris le dépliant de bonne grâce, en remerciant. Elle lui avait souhaité bonne soirée. Il était rendu au stade où il faut prendre une décision. Quelle place choisir ? Comme il ne s’était pas pressé du tout, même s’il avait fait collation juste à côté, une bonne partie de la salle était déjà occupée. Il réfléchit un instant. Il lui fallait une place où il aurait la paix. Il avisa aussitôt un fauteuil resté libre à l’extrémité d’un rang, vers le fond de la salle, pas très loin de l’entrée. Ce serait parfait. Il venait écouter du jazz, il y avait donc peu de risque que les occupants des rangées de devant passent la soirée debout à taper dans leurs mains.
Il était assis tranquillement au bout d’un rang, vers le fond de la salle. En attendant le début du spectacle, il lisait son journal.
Il replia le journal et le glissa sous son siège. Il restait encore dix minutes, théoriquement, avant le début. Il soupira d’aise à la perspective de ce qui allait venir. Il aimait le jazz. La salle était quasiment pleine et on avait déjà refermé la porte. Peut-être à cause des courants d’air.
La porte s’ouvrit soudain, et une des employées du théâtre s’avança, indécise, l’air de chercher quelque chose. Ou quelqu’un. Il ressentit comme un étrange pressentiment. C’était idiot. Il n’y avait pas de raison. Et puis il était si bien. Il serait encore mieux dans cinq minutes, quand les chaudes sonorités l’envelopperaient. Il savait qu’il fermerait les yeux pour se laisser aller au gré de la musique. Ses mains, ou ses pieds, prendraient discrètement la mesure de la contrebasse. Toujours la contrebasse. Ce n’est pourtant pas évident de vibrer avec la contrebasse, vous pouvez essayer.
La dame du théâtre ne pouvait pas savoir que c’était lui. Il n’était absolument pas quelqu’un de connu. Et il ne connaissait pas cette dame, autrement que de la voir à la caisse du théâtre. Elle ne pouvait pas savoir comment il s’appelait. Pourtant elle se tenait dans l’allée, à un mètre de lui, quand il l’entendit prononcer son nom. Il fut incrédule, dans un premier temps. La dame répéta le message un peu plus fort. Il n’y avait pas de doute, c’est de lui qu’elle parlait. Il blêmit.
On le demandait au téléphone. Il se leva, un peu tremblant, prit son manteau et sa sacoche, et suivit la dame dans le bureau. Il oublia le journal sous le siège.
Il écouta ce qu’on lui disait à l’autre bout du fil. Il parla peu. Ses jambes flageolaient légèrement, mais oui ça irait, répondit-il à la dame avec un faible sourire. Il était arrivé quelque chose de grave. Il était question de ses enfants, de l’hôpital, des urgences. Il fallait venir. Vite.
Il aimait le jazz et voila que le monde s’écroulait.
Dehors il s’était mis à neiger.
16 février 2009
futile écriture
Derrière des livres qu’on n’ouvre plus, derrière des livres à la tranche grise de poussière, sur l’étagère peinte en rouge, gisent d’épaisses liasses de papier d’un format ordinaire, de celui dont on alimente couramment les imprimantes et les photocopieuses.
Derrière les livres, les liasses de papier sont enserrées dans des chemises cartonnées qui semblent avoir été beaucoup manipulées. Il y en a une verte, par exemple, qui présente un aspect tout cireux, et puis elle a des déchirures qui ne trompent pas, là où claquent les élastiques de fermeture.
Là où sont censés claquer les élastiques, là où ils claquaient. Avant.
Car qui viendrait lire ces mots oubliés là, ces mots-là oubliés. Des mots jaillis dans l’enthousiasme d’un passé révolu. Ce passé : une ou plusieurs strates inaccessibles sous la couche éphémère du présent.
Les mots du passé tissent des histoires qui ne seront pas publiées, des trames où s’entrecroisent les fils du vécu avec ceux du rêve.
Les mots ne seront pas publiés parce qu’ils sont devenus futiles.
Par exemple Je (le mot, une jeune femme) : est-elle folle ? Bien sûr que non. Juste assez dérangée pour être l’hôtesse d’un établissement psychiatrique. Juste assez sage pour s’en échapper, et s’enfuir en Italie, laissant derrière elle son enfant. Son corps se crispant encore dans des accès de rage. Son geste le plus fou, penchée à une fenêtre d’un étage élevé, faire tournoyer son appareil photo en le tenant par la courroie et finir par le fracasser sur le mur. Son geste le plus sage, encore ne s’agit-il pas d’un geste à proprement parler, un état plutôt, de la détente, tandis qu’elle écoute un enregistrement de son père au piano scandant une reprise du Caravan de Duke Ellington.
Que sait-il exactement, celui qui peint les mots, des jeunes femmes dépressives qu’on conduit un jour dans un établissement psychiatrique ? Rien, évidemment. C’est pour ça que c’est futile, ces mots qu’il pose sur le papier au format ordinaire. Des mots qu’il peint, se plait-il à dire. C’est ce qu’il se dit, que les mots sont futiles, ceux qu’il pose tels des papillons sur les pages blanches. C’est pourquoi un beau jour les feuilles blanches sont enfermées à jamais dans des chemises cartonnées gisant derrière des livres poussiéreux. C’est pourquoi les crayons ne sont plus taillés non plus.
Il avait neigé.
Et puis cela avait été le printemps et l’été.
Et puis les feuilles des grands chênes avaient recommencé de tomber.
Le tissu des mots était superficiel, on voyait le jour au travers. Se disait-il. Ces histoires sont futiles, se disait-il encore, dans la strate du passé, tandis qu’il ramassait des champignons sur la pelouse d’un établissement psychiatrique. Oui : des champignons. Des cèpes, pour être précis.
29 janvier 2009
sur le port de caen
J’étais comme un marin sans boussole.
Je portais à l’épaule un sac contenant la petite sacoche noire, elle-même contenant la précieuse acquisition que nous venions de faire
Je marchais sur le quai. Je me souviens qu’il faisait gris et venteux. J’étais seul. J’avais du temps devant moi, un temps que je m’étais approprié, même si je n’étais pas maître des circonstances qui voulaient que je fusse là et non ailleurs, dans mon bureau par exemple.
Le pavé humide était plus ou moins glissant. Sur l’eau grise les embarcations au repos oscillaient lentement, faisant tinter les drisses de ce cliquetis métallique caractéristique des ports de plaisance.
Je me disais qu’un port tout court, de pêche disons, eût été préférable lors de mes premières captures numériques. Je me contenterais néanmoins de la plaisance, en dépit de son caractère futile.
Un crachin froid s’abattit soudain sur le port, rendant ainsi le pavé du quai un peu plus glissant. J’accélérai le pas, vitupérant intérieurement ces intempéries incongrues (car nous étions en mai, il me semble).
Je poussai la porte d’un bistrot. En ce milieu de matinée peu de consommateurs occupaient les lieux. Je n’avais que l’embarras du choix de la place. Je me décidai pour une petite table proche de la baie vitrée donnant sur le port. Désireux de me réchauffer un peu, je commandai un grand café noir. Je sus résister à la tentation d’une viennoiserie.
Alors seulement, comme soulagé d’être arrivé (alors que je me trouvais en un lieu parfaitement inconnu), j’ouvris mon sac avec l’impatience soudaine qu’aurait un enfant dépiautant un cadeau. J’en extirpai la petite sacoche noire, de laquelle j’extirpai le précieux appareil.
Je l’examinai sous toute les coutures, j’ôtai le cache de l’objectif, j’actionnai le dispositif de mise en route. Puis de mon sac j’extirpai encore le manuel d’utilisation et j’entrepris d’en extraire les renseignements qui me guideraient dans mes premières prises de vue.
Je mis du temps à faire le tour de la question. Dehors le crachin avait cessé. Le port s’offrait à moi comme terrain de jeu.
20 janvier 2009
voir la mer
Il faisait chaud ce jour-là. C’était un jour de juillet. C’était même le jour de la fête nationale.
La voiture était garée à l’ombre d’un bosquet, dans l’entrée d’un chemin creux. Toutes les vitres étaient ouvertes, afin qu’à l’intérieur se maintienne une très relative fraîcheur, et tant pis si quelques insectes s’y aventuraient inopinément.
Nous étions dans une de ces contrées mal définies, quelque part aux confins de la Normandie et de la Picardie, là où le bocage dispute encore le terrain aux vastitudes céréalières ou betteravières.
De derrière les haies nous parvenait la scansion d’une moissonneuse dévorant le blé.
Parfois de soudaines bouffées d’air chaud, je veux dire encore plus chaud, nous parvenaient d’on ne sait où. Alors, perplexes, le front moite, nous nous passions la bouteille d’eau tiède que nous tétions à grandes goulées.
Assis dans l’herbe, une herbe verte qui disait assez que les chemins creux restent ombragés une grande partie du jour, nous mâchions sans conviction nos sandwiches. Je détaillais les alentours d’un regard que je voulais expert : j’espérais distinguer quelque orchidée noyée dans la verdure banale. J’aime bien les orchidées, surtout les orchidées sauvages. J’avais déjà eu cette heureuse surprise, un jour où nous allions nous baigner à l’océan, et où justement nous pique-niquions dans un chemin creux assez peu accueillant.
Je n’ai pas trouvé de fleur remarquable ce jour-là, et un souffle de brise, ou je ne sais quoi d’autre m’a fait dire qu’on sentait l’air du large, l’iode ou je ne sais plus quelle idiotie du genre : il nous restait encore plusieurs dizaines de kilomètres avant d’atteindre la côte.
Un parfum d’inconnu régnait sur cette balade.
Les chemins creux étaient comme ailleurs, les moissonneuses aussi. Mais la côte ? Nous n’étions jamais venus sur cette côte-ci, et lorsque nous avons repris la route, toutes vitres ouvertes et tous insectes impitoyablement chassés, mon cœur battait la chamade dans l’espoir de l’instant où pour la première fois nous verrions la mer.




