le carnet vert

impressions d'hier et d'aujourd'hui

10 novembre 2009

chance

Nous avons eu de la chance. J’aime avoir de la chance. Je savoure ces mots comme s’ils étaient une friandise. Ce sont des mots que je ne prononce pas souvent.

Nous avons eu de la chance. Nous sommes allés au spectacle. C’est une chance, d’aller au spectacle ?

C’est une chance d’être allé au spectacle.

A ce spectacle-ci.

Spécialement celui-ci.

Nous avions décidé que ce soir-là nous irions au spectacle.

Nous n’avions néanmoins pas réservé nos places.

C’est un tort, pourra-t-on objecter.

Sauf que.

Une heure et demie avant le début du spectacle, nous ne savions pas que nous irions.

Pour être tout à fait exact, je ne pensais pas qu’il serait possible d’y aller.

Et j’en étais tout marri. Car je voyais bien qu’Elle avait envie de ce spectacle, spécialement celui-ci, et que les possibilités de pouvoir y assister s’amenuisaient de minute en minute.

J’avais envie de lui faire plaisir. Et je voyais les minutes s’écouler. Et s’agglomérer en paquets de cinq. En paquets de dix. En gros quarts d’heure.

Nous faisions du bricolage chez nos enfants.

Je posais les tringles à rideaux. Elle cousait les ourlets.

Nous sommes partis de chez les enfants à 19h20.

Tout en conduisant dans la nuit, je retournais dans ma tête la question insoluble du menu pour le dîner. Il  était évident qu’il n’y avait pas le temps nécessaire pour préparer les moules à la marinière, à moins que ce soit les rougets au four, avec juste un filet d’huile d’olive. Si nous voulions aller au spectacle.

Je retournais en tous sens la question insoluble des menus.

Je disais que nous ne pourrions compter que sur un quart d’heure à peine, pour le repas. Contentons-nous d’une boîte de sardines et d’une tartine de fromage, proposais-je. Et d’un café.

Dans l’habitacle faiblement éclairé par les lueurs du tableau de bord, il m’a semblé qu’elle souriait.

J’ai bu un verre de coteaux-du-giennois.

Pour aller au spectacle, Elle conduisait. Nous n’avons pas eu le temps de changer de vêtements. Peut-être portions-nous sur nous les stigmates du poseur de rideaux. Tant pis.

Nous avons eu de la chance.

J’aime avoir de la chance, ai-je dit à la dame qui vendait les billets, à l’entrée de la salle de spectacle. Il était 20h25. Cela devait commencer dans cinq minutes.

Il ne reste que deux places, a crié la dame à la cantonade après que j’eus réglé mon dû.

Nous avons eu de la chance. Je savoure ce mot comme une friandise.

Nous avons assisté au spectacle et c’était un vrai bonheur.

Nous avons ri.

Nous avons fredonné.

Nous avons tapé dans nos mains.

Sur scène, la chanteuse et ses musiciens s’entendaient à merveille pour faire vibrer la salle.

Il y avait de l’énergie à revendre, et de la gaité.

Ce spectacle était une chance merveilleuse.

En sortant nous nous sommes attardés.

Nous avons salué des amis.

Nous avons parlé un peu.

J’ai acheté un disque de la chanteuse, cela ferait plaisir à Elle.

Et puis dehors nous nous sommes encore attardés. Elle a allumé une cigarette et nous avons regardé le ciel.

Je me demande s’il n’y avait pas des étoiles dans ses yeux.

Nous avons eu de la chance.

De pouvoir voir ce spectacle.

Et de l’avoir vu.

D’ailleurs c’est un spectacle que je recommande chaudement à ceux qui pourraient avoir la chance d’y assister. Un concert d’une jeune chanteuse nommée Amélie les Crayons.

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19 octobre 2009

un grand moment de cinéma

Tu es enfoncé dans le fauteuil de velours rouge.

Confortablement ? Non, on ne peut pas dire ça, car dans cette salle qui date de l’après-guerre, on a tendance à avoir les genoux coincés dans le dossier du siège de devant.

Ce soir il y a presque foule. C’est rare de voir tant de monde dans l’ancien théâtre reconverti en cinéma. D’art et d’essai. Quoique tu n’aies pas souvenir d’y avoir vu le moindre film parlant de rugby, ah, ah, ah !

Tu attends que la lumière de la salle s’éteigne et que les images apparaissent sur l’écran. Il y a du retard. C’est parce qu’il y a foule.

Tu es venu voir une histoire d’amour. Les gens aussi.

L’histoire d’amour est très bien filmée. Tu vois bien l’émotion qui émane des protagonistes. L’émotion se lit sur leurs visages.

L’homme et la femme sont des acteurs que tu aimes bien. Il paraît qu’ils se sont aimés à la ville aussi, comme on dit. C’est du moins ce que tu as compris de leur interview à la fin d’un journal télévisé. Mais tu as peut-être mal compris, tu écoutais distraitement.

Tu regardes attentivement l’amour s’écouler lentement entre eux, puis soudain jaillir sans retenue comme un geyser.

Ça te plait bien, mais tu n’y es pas. Tu n’es pas captivé par ce courant d’émotion. Ton émotion à toi, fulgurante, explose au moment où tu t’y attends le moins, et elle n’est pas le fait de l’homme ou de la femme qui se trouvent et se délaissent et se retrouvent, non. Ton émotion, c’est un troisième personnage qui en est l’origine, un personnage forcément secondaire, mais important néanmoins, puisque c’est l’épouse de l’homme. Et tu es soudain complètement bluffé par la force de ce rôle là. Plus précisément par la puissance d’une certaine scène qui prend place vers la fin de l’histoire. L’épouse voit le regard de l’homme et celui de la femme. Elle comprend cet échange de regards. Tu vois le visage de l’actrice qui joue l’épouse se transformer, sans toutefois qu’y apparaisse la moindre trace de colère ou de haine ou de quelque sentiment négatif que ce soit. A part la déception.

L’épouse est blessée. Tu vois la douleur envahir fugitivement son visage. Pour toi, cette scène est grandiose, c’est un grand moment de cinéma. Tu sais que si tu dois te rappeler d’une scène de ce film, une seule scène, ce sera de celle-ci.

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12 octobre 2009

sous les tilleuls

Une histoire légèrement fictive parue en juin 2009 dans les DEFIS DU SAMEDI

Sous des tilleuls : voici un beau nom pour un musée, écrivais-je dans le cahier rouge à spirale qui me servait de journal.

Un beau nom, assurément.

Le souvenir s’impose à moi du jour où, en tant que parent d’élève/accompagnateur bénévole, j’avais conduit un petit groupe de gamins de CM1, dont ma fille Alexia, sur le parvis de l’église Saint-Jean-de-Montierneuf, et la place embaumait alors du suave parfum du tilleul. Nous étions en juin…

Cette fois-ci nous étions dans une autre ville, ma fille avait grandi, elle passerait son bac l’année suivante, un bac littéraire avec l’histoire de l’art en option. C’est pour cette raison que nous hantions les musées. Je ne me souviens pas exactement s’il y avait des tilleuls dans les environs. Le musée portait ce nom, c’est tout.

… Nous nous sommes glissés entre deux groupes bruyants de touristes allemands en culottes courtes, et nous avons fait la queue pour entrer…

Comment sais-tu qu’ils étaient allemands ? M’interrogeait Alexia qui lisait par-dessus mon épaule.

Je lui adressai un regard vigoureusement réprobateur, car je n’aime pas qu’on lise ce que je suis en train d’écrire, et je condescendis, légèrement pontifiant, à répondre à sa question : parce qu’ils parlaient en allemand, tu devrais bien le savoir (et disant cela, j’étais atterré par sa quasi nullité en langues), et aussi parce qu’ils portaient des culottes courtes et des sandales (du moins les touristes allemands mâles), c’est une sorte d’uniforme, tu vois.

…Je m’inquiétais un peu, car j’avais en mémoire bon nombre de musées parisiens où non seulement il faut faire la queue parfois pendant des heures pour entrer, mais de plus, une fois à l’intérieur, on est victime de la bousculade et de l’omniprésence des audio-guides.

Heureusement, ici, rien de tel. Les groupes de touristes allemands en culottes courtes s’égaillèrent en sous-groupe jacassants que nous croisions un peu partout, mais nous étions loin du harcèlement que j’avais redouté, notre espace vital étant peu ou prou préservé.

La visite du musée sous les tilleuls, je la recommande vivement, parce qu’elle fut pour nous absolument passionnante. A commencer par l’exposition temporaire d’œuvres de Jean Dubuffet (ce qui avait attiré Alexia qui avait eu droit à un exposé sur ce peintre durant l’année, ses cours d’histoire de l’art semblant étrangement orientés vers le contemporain). Puis nous sommes montés à l’étage où nous avons vu divers objets anciens. Personnellement j’étais captivé par une magnifique collection de poêles en fonte ornés de faïence, dont ma fille se fichait éperdument. Quand j’en eus assez, je déclarai qu’il nous restait à voir la pièce maîtresse du lieu, le fameux retable.

Un retable ? S’inquiétait Alexia, l’air de me signifier qu’elle n’aimait pas les vieux trucs.

En fait nous ne fûmes pas déçus. L’objet était splendide, merveilleusement audacieux pour une œuvre réalisée au quinzième siècle (il me semble). Je ne m’aventurerai pas à chercher à le décrire, je m’en sens bien incapable. Nous étions assez fascinés par ce qui était peint derrière. Alexia m’a montré le panneau de droite : on dirait l’apocalypse, avança-t-elle d’un ton hésitant. Tu crois ? Disais-je. Je dois avouer que ni elle, ni moi, ne connaissons grand-chose à la religion et à ses représentations, c’est comme ça, mais il me semblait, et je le lui disais, que j’y voyais plutôt quelque chose comme la résurrection. Eh bien, moi, j’y vois l’apocalypse, insistait-elle. Sur ce elle s’avançait dangereusement vers la chose avec dans l’idée de faire toc-toc parce que tu vois ça s’ouvre ou ça se ferme comme une porte. Je parvins à réfréner ses impulsions blasphématoires, n’ayant pas envie de me retrouver expulsé du musée, embastillé pour dégradation d’œuvre d’art et que sais-je encore pour une simple lubie d’adolescente. Pour faire diversion, je lui demandai, en admettant que le panneau droit du retable soit une porte et représente l’apocalypse, ce qu’il pouvait bien y avoir derrière.

Derrière quoi ?

Derrière la porte, bien sûr.

Euh…. Je ne sais pas.

Et voila : aucune imagination, ma fille. Cherche bien…

….

….

Non, non, je ne vois vraiment pas…

C’est pourtant facile : des touristes allemands en culottes courtes !

Pfffff Papa !

Alexia haussa les épaules.

C’était pourtant vrai.

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08 octobre 2009

actrice

Elle joue le rôle d’une femme ordinaire. Une femme de ménage.

Elle n’est pas fardée.

Elle ne semble pas fardée.

Peut-être est-elle savamment fardée pour donner l’impression qu’elle ne l’est pas.

Allez savoir.

C’est une actrice. Alors…

C’est une actrice que j’aime. Je veux dire, je l’aime en tant qu’actrice. Je ne la connais pas du tout autrement. J’imagine volontiers que c’est une personne bien, mais en vérité je n’en sais rien. Je n’ai aucune idée de qui elle est dans la vraie vie. Mais j’aime cette actrice.

C’est une actrice française, beaucoup plus jeune que moi.

C’est une actrice que je trouve belle. Tout simplement belle.

Ça lui va bien de jouer le rôle d’une femme ordinaire.

Ça lui va tout aussi bien de jouer les élégantes et les mystérieuses.

Je me suis fait la réflexion que peut-être elle est petite. Ou alors ce sont les autres acteurs et même les autres actrices qui l’entourent dans ce film qui sont exceptionnellement grands. Je n’avais jamais remarqué jusque là que l’actrice que j’aime était éventuellement petite. C’est étrange.

L’actrice que j’aime tient le rôle principal du film. C’est ainsi facile de ne voir qu’elle. C’est un film que j’aime.

J’ai trouvé que le film était bon. Mais peut-être que les dés sont pipés, puisque l’actrice que j’aime y tient le rôle principal.

Il s’agit d’un film sur la passion. Pas la passion amoureuse, non. Mais une passion tout autant dévorante. Le personnage joué par l’actrice que j’aime est dévoré par la passion. Plus exactement, on la voit, cette femme ordinaire, découvrir une activité qui la surprend, et la perturbe, et devenir tout au long du film la proie d’une passion inconditionnelle pour cette activité-là. Au point d’en oublier les gens qu’elle aime et qui l’aiment. Qui sauront néanmoins l’aider à canaliser cette passion. C’est une histoire qui se finit bien, somme toute. J’aime assez que les histoires se finissent bien. Je suis quelqu’un d’optimiste.

J’ai aimé regarder ce film. J’ai aimé y voir l’actrice que j’aime. Dans l’histoire, totalement accaparée par ce qui la ronge, elle sourit peu. Cette absence de sourire fait partie du personnage, bien sûr. Je ne sais absolument pas si l’actrice sourit beaucoup ou non dans la vraie vie. Dans cette histoire, elle ne sourit presque pas. Son partenaire lui en fait d’ailleurs la remarque. Vous seriez tellement plus… tellement plus quoi, d’ailleurs, je ne m’en souviens déjà plus. On va dire jolie, tiens. Tout simplement.

Le partenaire dit ça, et soudain elle sourit.

L’actrice que j’aime sourit. Enfin le personnage qu’elle représente sourit. Mais c’est bien son sourire à elle, l’actrice, qui explose à l’écran.

Qui explose, oui. Enfin ça me fait cet effet là, à moi le spectateur. L’effet d’une explosion. Son sourire.

Peut-être que c’est voulu. Peut-être que non. Je n’en sais rien. Je ne suis pas dans la peau de la réalisatrice. L’actrice sourit soudain. Ça produit une énorme boule d’émotion qui éclate sans crier gare. Pour moi le spectateur toute l’histoire se bâtit autour de ce premier sourire. Un instant fugace étranger à la passion.

Je n’ai pas envie de nommer l’actrice, mais peut-être avez-vous un nom à proposer, des fois que vous auriez vu le film (c’est un film récent) ?

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23 septembre 2009

les yeux

Je me suis déjà posé la question de ce qu’on pouvait bien faire de toutes ces photos. Des milliers de déclenchements compulsifs. Des milliers de cadrages tatillons. Pourquoi ?

Je ne les regarde jamais. Les photos. Ou si peu.

Pour certaines d’entre elles, les anciennes, j’entends, je sais où elles sont. Mais c’est bien rare. Je me contente souvent de savoir qu’elles existent quelque part et je ne prends pas la peine de les chercher.

Pourtant je continuerai à soigner les cadrages et à déclencher compulsivement. A moins que la vue m’abandonne.

Et je continuerai à ranger les photos quelque part, les nouvelles dans des fichiers numérisés, où je les chercherai rarement.

Je ressens même l’envie pressante d’acquérir quelque objet qui me permettrait des prouesses impossibles jusque là. Mais ferais-je autre chose que ce que j’ai l’habitude de faire. Voir.

Je sais.

L’image est éphémère.

Les photos ne servent pas à être vues. Du moins à partir du moment où on les a vues une fois, voire à partir du moment où on les a montrées, pour autant qu’on leur ait trouvé quelque valeur esthétique.

Les photos servent à se rappeler. Elles sont le témoin de la mémoire. Il me suffit de savoir que telle image existe, tapie quelque part sur une de mes étagères, ou en illustration d’un de ces textes qui voguent sur la toile infinie, pour que soudain la scène se recompose en moi, à la fois incertaine et colorée.

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23 juin 2009

fête de la musique

Clémence n’aurait jamais imaginé qu’elle montrerait ses seins à la foule, surtout là, en plein centre ville, devant Notre-Dame. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Ça faisait déjà une bonne heure que les gars tapaient comme des sourds sur leurs percussions. Les gens avaient fait cercle autour d’eux, et peu à peu le cercle s’était agrandi. Les gars avaient tapé de plus belle. On sentait bien que petit à petit ils se libéraient, qu’ils étaient pris par le rythme. Un léger sourire extasié se dessinait sur le visage en sueur de Sébastien.

Des enfants gesticulaient au milieu, sans doute ceux d’une des classes qui avait organisé un atelier danse africaine.

Clémence était assise sur le pavé, au premier rang des spectateurs, en compagnie de ses amies Charlotte et Karine. Cette dernière s’était déjà changée depuis un moment, elle était pied nus et, debout, elle vibrait en cadence, sans toutefois se décider à montrer aux gens ce qu’elle savait faire.

Face à elles, de l’autre côté du cercle, une grande fille blonde semblait prise par la musique et oscillait au rythme des tambours, son sac toujours sur l’épaule. Clémence se demanda si cette fille était captive de la pulsation, comme elle-même commençait à l’être.

C’est toujours la même chose, pensait-elle, au début on est à l’extérieur, on écoute les instruments, on regarde les mains, on cherche à capter quelque chose sur les visages des musiciens. Et puis soudain tout bascule. On est pris. Clémence sentait bien ça. Elle était prise. Elle avait la sensation de faire corps avec la terre, de vibrer avec le pavé de la place. Dans un premier temps c’était une vibration quasi immobile, et qui soudain prenait son essor, alors Clémence se sentait légère, elle devait se libérer des chaînes qui la retenaient encore au pavé, à la foule tassée autour d’elle et qu’elle ne voyait déjà plus, tout entière absorbée par la transe.

De ses yeux ouverts qui ne voyaient plus, Clémence remarqua tout de même comme un appel dans le regard d’Alexis, elle pensa que c’était pour elle seule qu’il frappait son tambour, à l’unisson des autres. La musique s’emparait progressivement d’elle de plus en plus étroitement, elle la confondait avec la pulsation du sang dans ses tempes, peut-être était-elle en sueur. Soudain elle n’en pouvait plus de rester assise. Sans même maîtriser le mouvement qui l’entraîna, elle se retrouva seule sur le pavé, devant tous les spectateurs, à se déhancher, à frapper le sol du pied pour mieux rebondir. On ne pouvait pas dire que cette danse était gracieuse, non ce n’est pas le mot, c’était une danse, comment dire, habitée, voilà.

La transe de Clémence dura cinq bonnes minutes avant qu’on la rappelle à l’ordre, tandis que les gars frappaient comme des sourds sur leurs percussions, tandis que Sébastien souriait d’un air extasié, tandis que la foule indulgente souriait aussi, tandis que la fille blonde continuait de se déhancher avec son sac à l’épaule. Tandis que les photographes amateurs avaient de bonnes raisons de déclencher et de déclencher encore. C’est long, cinq minutes, quand dès le début vos seins ont jailli librement hors de votre bustier et que vous ne vous en êtes pas aperçue.

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16 juin 2009

la photo que je n'ai pas prise

La photo que je n’ai pas prise,

Elle est là bien au chaud

Dans ma tête.

Pour le moment je ne l’ai pas oubliée

Et ça me fait chaud

Dans le cœur.

Parce qu’à notre âge, vous savez, les images sont fugitives et ne laissent pas forcément de traces. Cette photo que je n’ai pas prise, personne ne la verra, et on me dira, pourquoi donc n’as-tu pas pris la photo, espèce de rigolo, que tu en parles, que tu nous mets l’eau à la bouche, et qu’on ne voit rien.

Je courrais. Répondrai-je. Je courrais, comme je cours souvent le dimanche, par les chemins de chez nous, et je ne cours pas avec mon appareil photo, non, cela ne s’est jamais vu.

Pourquoi n’es-tu pas retourné sur place, plus tard, avec l’appareil ? Espèce de rigolo, que tu continues de parler, et qu’on ne voit toujours rien.

Cela n’aurait plus été pareil, répondrai-je. Et puis d’abord j’avais la flemme de retourner, j’étais essoufflé, et c’était l’heure d’un petit café.

Cela n’aurait plus été pareil, parce que la lumière aurait changé, évidemment, et que le vent aurait tourné.

Qu’on en juge : je courrais, je ne pensais à rien, ou je pensais à tout, ce qui parfois revient au même. Je profitais d’une éclaircie matinale, un de ces moments privilégiés où le ciel diffuse une lumière particulière, inimitable. Il avait plu il y a peu, j’étais passé dans les hautes herbes, j’avais les pieds mouillés.

Devant moi s’ouvrait un de ces paysages familiers dont je m’émerveille volontiers. Un champ d’orge encore vert ondulait devant, jusque très loin, là-bas, à la route de Château qu’on ne distingue pas de là pour peu que n’y passe aucun cycliste à cet instant. J’avais donc l’impression que le champ ondulait presque à l’infini, descendant en pente très douce jusqu’à la lisière lointaine du bois dont la chevelure sombre barrait l’horizon.

Le champ ondulait dans un camaïeu de verts très tendres et chatoyants, changeant à chaque seconde en vertu des caprices de la brise. Ça et là, au premier plan, quelques coquelicots attiraient le regard, et celui-ci s’évadait ensuite par-dessus les vagues de céréale, jusqu’à la lisière sombre, tandis que quelques cumulus fuyaient dans l’azur. Ce faisant le regard suivait la ligne oblique tracée par l’engin agricole qui avait présidé à l’ensemencement du champ.

Pourquoi serais-je revenu prendre la photo que je n’ai pas prise ? On ne la voit pas, l’image de ce champ d’orge ? Les mots ne suffisent-ils pas ?

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08 juin 2009

l'arbre à palabres

L’arbre à palabres était un marronnier étique et poussiéreux. On n’imagine pas un marronnier étique, n’est-ce pas ? Poussiéreux, pourquoi pas, avec la circulation c’est normal. Mais étique ?

En fait l’arbre n’était pas étique. C’était juste un jeune arbre. Planté au milieu du ciment. Mais pas du ciment poussiéreux, non du beau ciment en dalles bien lisses, avec un trou de forme harmonieuse dessiné autour de l’arbre.

En fait l’arbre à palabres n’était pas vraiment un arbre à palabres. Peut-être même n’avait-il pas été planté là afin d’abriter des conversations sans fin. Ce n’était pas un lieu où on est censé converser sans fin. Même si on y avait disposé des bancs se faisant discrètement face. Des bancs bien lisses, comme le ciment du sol.

A la réflexion l’arbre n’avait sûrement pas été planté là dans le but d’abriter des palabres. D’ailleurs d’autres arbres identiques à celui-ci, des marronniers aussi, pas étiques, non, juste de jeunes arbres, étaient disposés ça et là sur la place de ciment lisse, non loin du flot de la circulation.

A la réflexion ce ne pouvait être réellement un arbre à palabres pour la bonne et simple raison que nous ne nous trouvions pas en Afrique, quoique la population du quartier parût passablement exotique. Non, pas en Afrique, mais devant la gare d’une quelconque ville de la moitié occidentale de la France.

Le train allait bientôt arriver.

Je commençais à être fébrile.

Bientôt elle serait là.

Je n’aime pas arriver à la dernière minute. Si elle avait dû s’asseoir sur un banc lisse, à l’ombre étique de l’arbre à palabres, pour attendre que j’arrive en catastrophe, j’aurais eu honte, assurément.

C’était donc moi qui me tenais assis sur un des bancs lisses posés dans un coin de la place de ciment lisse, dans l’ombre incertaine d’un jeune marronnier. Et c’était normal, j’attendais l’arrivée du train.

Bientôt elle serait là.

9h32. Il n’y avait pas grand monde pour s’asseoir sous les arbres à palabres, à cette heure-là. Ils étaient plutôt comme des fourmis, à se diriger à grands pas dans toutes les directions, anarchiquement, vers un proche avenir que j’imaginais besogneux. Les fourmis ne marchent pas toujours en procession.

En procession. Ils commençaient justement à déboucher ainsi du souterrain, armés de leurs valises, ceux-là, à l’heure dite, tandis que j’entrais dans le hall de la gare dans lequel résonnaient les exclamations des gens, le roulement infernal des valises, et en bruit de fond la soufflerie du train arrêté là-bas, en bordure du quai 2. Majoritairement bleu, avec du rouge et du vert, le train. C’était un TGV. C’est pour ça que ça fait un tintamarre du diable de soufflerie quand ça stationne au bord du quai 2. Et même des autres quais.

J’étais de plus en plus fébrile.

Bientôt elle serait là.

Bientôt elle serait devant moi et nous nous souririons, un peu timides, ce n’était que notre deuxième rencontre, mais quand même, qu’est-ce que je l’aimais ! Elle remonterait un peu sa mèche blonde qui s’égare souvent devant son beau visage. Un visage qui rosirait et je me dirais que c’était l’émotion, à moins que ce ne soit le fait d’avoir porté la valise dans les escaliers du souterrain, oui évidemment.

Bientôt elle serait là.

Je l’aimais.

Je le lui dirais.

Mon visage aussi rosirait, je suppose.

Les fourmis équipées de valises continuaient de sortir du souterrain. Néanmoins le flot commençait à tarir. Bientôt elle serait là. Ce n’était plus qu’une question de secondes.

La soufflerie du TGV monta d’une octave, et lentement le convoi se mit en mouvement le long du quai 2.

Une dernière fourmi sortit du souterrain et ce n’était pas elle.

Le train avait déserté le quai 2. Quelques fourmis retardataires y erraient encore. Mais ce n’était pas elle. Je scrutais comme je pouvais. Malgré ma vue déficiente j’identifiais sans risque d’erreur que ce n’était pas elle qui errait encore sur le quai 2. Les autres quais étaient déserts.

Mon visage rosissait sans doute, mais c’était une émotion d’une autre nature qui me gagnait. Elle n’était pas là.

Je me rendis au kiosque à journaux. Elle n’y était pas.

Je me rendis au bureau d’accueil. Elle n’y était pas.

Je me rendis au buffet de la gare. J’en examinai tous les recoins. Elle n’y était pas.

Je me rendis au guichet. Elle n’y était pas.

Les minutes s’égrenaient impitoyablement. Il était 10h04 à la pendule électronique et elle n’était pas là.

Je me rendis près des toilettes. Payantes, c’est une honte. J’attendis cinq minutes. Un homme en sortit. Une femme en sortit. Ce n’était pas elle.

Il restait fort peu de fourmis dans les parages.

Le hall de la gare était presque désert. J’étais déçu.

Je sortis du hall. Le monde était beaucoup moins drôle. Machinalement je jetai un œil vers l’arbre à palabres, planté dans un coin de la place de ciment lisse. C’était comme un regard complice que je lui décernais, à cet arbre. Je reviendrais, pensais-je.

Je voyais l’arbre à palabres et il me semblait que mon cœur allait cesser de battre séance tenante. Dans l’ombre incertaine du jeune marronnier, sur le banc lisse inconfortable que j’avais occupé voilà plus d’une demi-heure, elle était là, qui m’attendait.

Assise sous l’arbre à palabres, elle ne pouvait me voir, elle me tournait le dos, évidemment elle regardait vers l’avenue, espérant y voir enfin déboucher ma vieille Peugeot déglinguée, et moi je me sentais un peu honteux. Assurément.

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03 juin 2009

la bonnette

Tout à l’heure, s’il ne pleut pas, j’irai chercher la bonnette que j’ai commandée dernièrement. Le magasin m’a laissé un message : la chose est arrivée.

S’il pleut, je n’irai sans doute pas. J’attendrai demain. Ou un autre jour. Peut-être. Ou peut-être pas.

Il se peut que le désir soit plus fort que tout. Plus fort que la pluie. Et que j’aille quand même au magasin. On verra. Ce sera tout à l’heure.

Le jour où je suis entré dans ce magasin-ci, ce n’était pas du tout par hasard. Je savais que si je ne trouvais pas de bonnette là, je n’en trouverais nulle part en ville. D’ailleurs ils n’en avaient pas. Ce sont des choses qui ne se vendent plus guère, j’ai l’impression. Mais il était possible d’en commander une. Car il existe encore des fabricants de bonnette, dieu merci. C’est ce que j’ai fait, bien sûr, passer commande, en précisant la dimension requise et tout ce qu’il était nécessaire de préciser. J’ai même versé dix euros d’arrhes afin qu’on soit sûr que je ne plaisantais pas, que je désirais très fort posséder une bonnette de dimension convenable.

Car des vieilles bonnettes j’en ai déjà. En cherchant attentivement dans mon capharnaüm, je finirais bien par mettre la main dessus. Mais elles sont inemployables en l’état, n’étant pas de la bonne taille.

Je suis content comme tout à l’idée de pouvoir bientôt utiliser ma bonnette toute neuve. S’il ne pleut pas, évidemment. C’est que je n’aime pas me mouiller.

Il y a un plaisir immense dans l’utilisation d’une bonnette, vous ne pouvez pas imaginer. Pouvoir traquer l’orchis mâle ou le silène, ou encore les bourdons, les apollons et tous les butineurs de la création. Voire même un scarabée d’or qui me rappellerait avec délice le souvenir d’une nouvelle d’Edgar Poe. La nature est une source infinie de bonheur. Cela se vérifie en toute circonstance, et à plus forte raison quand on a la chance de jouir du matériel adéquat, et en particulier d’une bonnette. Même un simple jardin devient une mine inépuisable.

Je ne sais pas, non je ne sais pas si tout à l’heure je me laisserai si facilement intimider par la pluie.

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16 avril 2009

le dîner

Amandine s’ennuie.

Amandine est assise en face de Frank. La serveuse leur a attribué une petite table au fond de la salle, au premier étage du restaurant. Amandine est dos à la fenêtre. Sa position centrale lui permet de voir tout le monde dans la salle.

Aux autres tables les conversations bruissent doucement. Les convives ont des choses à dire. Amandine aimerait bien parler aussi. Elle lance une parole. Elle lance un sujet. C’est un ballon d’essai. Ou une bulle d’air qui éclate à la surface de l’eau. Quelques onomatopées lui reviennent en écho.

Amandine est assise en face de Frank. On pourrait croire à des joueurs de cartes en peinture, sauf qu’Amandine est une fille et qu’il n’y a pas de fille dans le tableau de Cézanne. Amandine et Frank n’ont pas de cartes dans les mains, même pas les menus. Ils ont déjà passé commande.

En attendant les entrées, Amandine et Frank s’occupent les mains, c’est ça qui fait qu’ils font penser à des joueurs de cartes. Assis face à face devant une petite table, au premier étage d’un restaurant. Amandine verse du vin dans les verres : c’est elle qui verse le vin. Frank tripote un petit machin noir avec un écran. Un machin un peu plus grand qu’un téléphone portable et qui a l’air de le fasciner.

Amandine s’ennuie, alors elle regarde autour d’elle.

Au mur sont accrochées d’antiques plaques de métal émaillé chantant la gloire de différentes marques d’apéritifs surannés. Et puis dans des cadres vitrés on a disposé des tas d’éventails distribués par des marques de cognac. Amandine n’a jamais entendu parler de ces marques là. De toute façon Amandine n’a jamais bu de cognac. Amandine s’étonne de ne rien voir qui suggère une marque d’absinthe. Le restaurant s’appelle « L’Absinthe ». Le nom lui plait bien, et elle sait que la chère y est bonne. Voila pourquoi elle a souhaité entrer là plutôt qu’ailleurs. Il y a plein de restaurants dans cette rue là.

Est-ce que la réputation sulfureuse de cette boisson aurait secrètement guidé le choix d’Amandine ? Sûrement pas, le soufre c’est dégueulasse, ça sent mauvais. Quand au goût anisé que cela aurait, il constitue plutôt un mauvais point. Amandine n’aime ni l’anis, ni la badiane, ni le fenouil. Elle n’est pourtant pas difficile, Amandine.

Amandine cesse de se perdre en conjectures quant à son choix du restaurant. Elle se dit qu’elle a mal choisi sa place. Elle aurait pu se placer face à la fenêtre (et donc dos à la salle), comme cela elle pourrait voir ce qui se passe dehors. Comme cela elle pourrait s’abîmer dans la contemplation de l’étrange ballet des serveuses qui font la navette entre le restaurant dans lequel elle est présentement assise au premier étage, et le restaurant d’en face qui s’appelle « L’Angélique » et qu’elle sait être dirigé par le même patron. Comme elle est dos à la fenêtre, Amandine ne voit rien de tout cela.

Amandine regrette un peu de n’être pas face à la fenêtre, à la place de Frank. Ça ne sert à rien que Frank soit placé face à la fenêtre, pense-t-elle, de toute façon il ne regarde rien d’autre que sont petit machin noir. A la limite ça ne sert même à rien qu’il soit là finalement. Pour payer, peut-être ? Même pas sûr.

Amandine abandonne l’idée d’une conversation avec Frank. Elle s’ennuie. Elle est excédée par le petit machin noir qui monopolise l’attention de son compagnon. Alors elle se ressert un verre de vin. Amandine a les joues rouges. Peut-être a-t-elle déjà trop bu, alors que les entrées n’ont même pas encore été servies. Frank, quant à lui, n’a fait qu’humecter vaguement ses lèvres. Il n’a pas le temps de boire. Il est accaparé par le texte qui défile sur l’écran du petit machin noir. Ou alors peut-être que la rougeur des joues d’Amandine est due à son courroux, allez savoir.

Comme Amandine s’ennuie, elle observe les gens qui l’entourent. Comme elle fait face à la salle, elle peut voir tout le monde. A la petite table sur sa gauche, c’est un couple d’habitués, c’est sûr, ils ont serré la main de la femme qui semble être la patronne. A sa droite sont assises trois personnes d’un certain âge. Amandine connaît une des femmes, c’est un professeur des écoles, comme elle-même. Elles se sont saluées tout à l’heure. Cordialement. Amandine trouve que sa collègue est gentille. Elle ne la prend pas pour une gamine. Amandine aura bientôt trente ans.

Le type assis à côté de la collègue d’Amandine la regarde. Amandine. Ce doit être le mari de sa collègue. En tous cas ils ont l’air de s’aimer, ils ont des gestes comme ça. Pourquoi ce type la regarde-t-il ainsi, alors, se demande Amandine.

Amandine a un regard troublant, c’est pour ça que le type la fixe parfois. Amandine est affligée d’un strabisme à peine perceptible. Amandine regarde le type. Elle remarque que le verre droit de ses lunettes est salement rayé.

Amandine est belle et elle le sait. Son strabisme à peine perceptible y contribue. Amandine se demande pourquoi son compagnon s’obstine dans la contemplation de son petit machin noir au lieu de la regarder elle. Et de lui faire la conversation.

Amandine se demande si elle ne devrait pas quitter Frank. Un de ces jours.

Amandine boit un peu de vin. Elle a les joues rouges. Elle se tait. Son courroux est perceptible.

Heureusement les entrées arrivent enfin. Frank range le machin noir dans sa poche. Oh à portée de main, rassurons-nous. Amandine boit un peu de vin. Ils mangent. Il était temps. Elle s’ennuyait trop, Amandine.

Posté par philg à 09:27:34 - chroniques des choses vues - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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