le carnet vert

impressions d'hier et d'aujourd'hui

04 octobre 2009

méandres ferroviaires

J’ai demandé un abonnement de TER pour me rendre chaque jour à la ville pour y accomplir le labeur pour lequel je suis rémunéré. Intention louable, me direz-vous. Oui, parce que j’ai le souci de l’économie d’énergie, du développement durable et tout ça. Et parce que j’ai aussi le souci d’économies tout court, vu que la loi prévoit maintenant que l’employeur prend à sa charge une part non négligeable des abonnements aux transports collectifs souscrits par ses salariés.

Sauf que.

Encore eût-il fallu que chacun y mette du sien. Si on avait voulu que la situation soit franchement idyllique. Parce que pour le moment, mes relations avec la essennecéeffe démarrent plutôt mal. Qu’on en juge :

Nous sommes au milieu du mois d’août de cette année. Le citoyen responsable que je suis, attentif à ne pas consommer du papier inutilement du papier, se rend sur le site internet de ladite société de transports ferroviaires et tente de remplir en ligne un formulaire. Tout va pour le mieux jusqu’au moment où le citoyen décide de joindre la photo d’identité requise (une photo tout à fait normale, prise dans un Photomaton tout à fait ordinaire, puis scannée et réduite aux dimensions demandées via l’utilisation du logiciel ad hoc. Et voilà que le site renvoie un message d’erreur stipulant que le ratio est incompatible. Bigre. J’imagine ma mère se lançant dans ce genre d’aventure. Oui, parce que ma mère fait de l’ordinateur, même si elle n’y voit plus très bien. Ratio incompatible. Sûr qu’elle m’aurait appelé au secours téléphoniquement. Bon. J’ai essayé deux ou trois fois supplémentaires, mais macache, même résultat.

De guerre lasse, j’imprime donc un formulaire, que je remplis à l’encre noire comme il se doit, et sur lequel je colle ma photo à l’emplacement idoine. Je porte le tout au guichet de la gare. Je fais la queue. Et, quand c’est mon tour, la dame me dit que ce n’est pas eux qui traitent les dossiers, qu’il faut l’envoyer à l’endroit où c’est centralisé, à l’autre bout du pays (alors qu’il s’agit d’un service régional, je vous le rappelle), elle me fournit une enveloppe T qui va bien et va même jusqu’à m’indiquer où se trouve la boîte aux lettres la plus proche. Le tout non sans avoir vérifié, sur mon injonction, que mon dossier était bien complet. Je me demande quand même à quoi servent les gens qui sont derrière les guichets.

Silence radio jusqu’au dernier jour du mois alors que j’ai demandé (à la rubrique adéquate) que mon abonnement débute le 1er septembre. Ce constatant, je téléphone donc au 08 machin, numéro évidemment dûment surtaxé, indiqué sur la plaquette de la SNCF, le compteur tourne et finalement un type finit par me dire, alors que je lui ai décliné mes coordonnées, qu’il ne m’a pas dans son informatique. Ce sont ses mots. Il aurait fallu pour ça qu’ils reçoivent ma demande avant le 10 du mois (comme si ça ne pouvait pas être spécifié sur leur documentation). Attendons donc le mois suivant.

Sur ce, dans les tous premiers jours de septembre, je reçois une missive du centre d’abonnements truc qui me demande instamment une photo d’identité (alors que j’en ai déjà fourni une ; entre parenthèse, à quoi ça peut bien servir de mettre une photo là-dessus, mais passons). J’obtempère. Je renvoie une nouvelle photo par retour du courrier, donc toujours dans les tous premiers jours de septembre, en ayant pris soin de coller un timbre sur l’enveloppe, qui cette fois n’est pas T.

Le temps passe. Silence radio jusqu’à aujourd’hui 30 septembre. Où j’appelle derechef le numéro 08 truc honteusement surtaxé. Où je tombe sur une charmante dame qui m’explique que mon abonnement ne prendra effet qu’au 1er novembre. Où elle se justifie en disant que mon dossier a été traité informatiquement après le 15 septembre. Où je me demande si par hasard on ne se fout pas de ma gueule poire. Où je me vois contraint de dire que je vais abréger la conversation, compteur de numéro surtaxé oblige, non sans avoir précisé que j’espère que chez eux, les trains vont plus vite que l’administration.

En novembre, quand j’aurai enfin (peut-être) obtenu gain de cause et que je serai confortablement assis dans le TER, je me demande si je ne vais pas relire Kafka.

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27 septembre 2009

téléphone

La fille se présente, Anna quelque chose, je n’enregistre pas son nom, de toute façon ce n’est pas un nom français, et tandis qu’elle commence à me débiter son argument commercial, je décide qu’elle a un accent slave. Je ne sais pas si elle est quelque chose comme slave, et je m’en moque. De plus je n’ai pas d’élément de comparaison. A ma connaissance, il n’y a pas tellement de slaves dans le secteur. Ceci dit je n’ai rien contre les étrangers en général, ni contre les slaves en particulier, ni contre cette pauvre femme qui n’est peut-être pas slave et à qui on fait faire un boulot à la con qui ne sert strictement à rien.

Ça m’énerve passablement d’entendre le téléphone sonner, de lâcher ce que je fais pour aller répondre séance tenante, tout ça pour éconduire un fâcheux quelconque qui veut me vendre quelque chose dont je n’ai pas besoin. Je n’en ai forcément pas besoin, sinon je n’aurais pas attendu qu’on me téléphone, je me serais renseigné moi-même. Tout le monde agit comme ça. Non ?

Ça m’énerve encore plus, et j’avoue humblement que je ne sais pas clairement pourquoi, d’entendre systématiquement les gens qui voudraient me vendre des trucs balbutier leur laïus avec un fort accent étranger.

Anna tentait de vendre des forfaits de téléphone portable. J’en ai déjà un qui me va très bien, pour ce que j’en fais, mais évidemment le sien était beaucoup plus avantageux. Je le sais, parce que, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je l’ai laissée me débiter son baratin, peut-être que j’avais envie de rêver d’ailleurs, bercé par son accent slave. Pour me justifier vis-à-vis de moi-même, je me suis dit que notre conversation serait prise en compte dans ses statistiques, j’ai parfois ainsi des élans de bonté. Pour finir, au moment où elle insistait pour savoir pourquoi je ne voulais pas de son truc, j’ai dit poliment au revoir madame et j’ai raccroché parce que tout a une fin.

Je me rassois à table et je suis soudain passablement ronchon parce qu’avec ces âneries, mon café a refroidi. Ça ne porte pas à conséquence, parce que je suis seul à la maison et que je serai parti à la réunion quand Elle rentrera.

Ils sont tenaces, chez marchand de forfaits de téléphones portables (je ne donne pas le nom, pas leur faire de la pub, quand même. Ou alors promettez moi de ne jamais vous fournir chez eux). Trois fois le téléphone a sonné pour rien avant que j’entende Anna. Trois fois je suis allé décrocher alors que j’avais autre chose à faire. Tout ça pour m’entendre dire par une suave voix enregistrée que j’allais être mis en communication avec je ne sais quoi dont je n’attendais pas de capter le nom. Je suppose que c’était eux. Je suppose qu’Anna a quand même compris qu’il fallait me causer en direct, et pas me faire attendre. Ce qui n’a évidemment rien changé au résultat.

Ça m’a énervé dès la première fois, ces coups de fils intempestifs. Parce que j’avais pris mon après-midi pour faire de la peinture, il était un peu plus de treize heures trente, je dégustais une côte d’agneau accompagnée de haricots verts, et quand ça a sonné, mon cœur d’artichaut n’a fait qu’un bond, je me suis levé tout joice en pensant que c’était Elle, mais non c’étaient ces cornichons avec leur voix enregistrée à la gomme.

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08 août 2009

dernier parking avant la plage

Traverser la pinède. Aller jusqu'au bout de la route. S'engager sur le dernier parking avant, au cas où. Rouler au pas derrière les estivants rougis qui se dandinent au milieu du passage. Vérifier qu'il n'y a pas de place. Evidemment. Repartir dans l'autre sens. Rouler au pas. Parmi les estivants rougis qui se dandinent et ne s'écartent pas. Longer la file de voitures en stationnement sur la droite, prêtes à repartir, jusque très loin. Se ranger continuellement pour faire place aux véhicules qui viennent dans l'autre sens, qui serrent de près les voitures en stationnement sur le côté gauche de la voie. Eviter des estivants rougis qui se dandinent. Eviter des cyclistes qui vacillent, comme s'ils étaient groggy, tels des frelons délogés du nid par les pompiers. S'arrêter enfin au bout de la file de stationnement. Très loin. Sortir de la voiture. Faire gaffe où on met les pieds, il y a des chardons, des aiguilles de pin, des tessons de cannettes de bière, des crottes de chien, tout ce qu'il faut pour se piquer couper dégueulasser. Bon, une chance, pour repartir on est dans le bon sens, hein, ça gagnera du temps.

Sortir le sac Ikéa bleu et jaune. Avec les serviettes de bain, les sous-vêtements de rechange, la crème solaire, les livres. Sans le truc qu'on a forcément oublié de mettre dans le sac. Il y a bien un couillon qui reviendra chercher le truc en cause, je ne vous donne pas de nom.

Comble de la détestation, il se peut que l'heure ne soit point trop avancée, qu'on n'ait pas encore mangé. Dans ce cas, avant opération sac Ikéa, sortir glacière, s'asseoir pas loin, sous un pin, se retrouver avec des tâches de résine sur le short, inévitable, avec du sable dans la mie de pain, on se demande toujours comment c'est possible, mais c'est, et c'est même inévitable aussi. Et puis il y a forcément un gamin qui fait tomber son jambon par terre, qui le regarde ensuite d'un air consterné, il est tout noir de sable sale, c'est inévitable, qui se met à pleurer, voire. Ou alors c'est son œuf dur, déjà écalé bien sur. Et puis il mord dans une tomate, le gamin, c'est inévitable, et il se met du jus partout, comme de juste. Comme par hasard, il n'est pas torse nu, le gamin. Et puis en insistant un peu, il faut de la volonté que diable, il parviendra aussi à parachever le travail en croquant dans une pêche trop mure. Et je n'aborde même pas l'éventualité de la présence d'un melon dans la glacière, mais tout est envisageable.

Bon. Passé cet intermède repas facultatif. Sortir, donc le sac Ikéa, avec des trucs dedans. Sans les trucs qu'on oublie dans la voiture. S'engager dans le troupeau des estivants rougis qui se dandinent encore tous dans le même sens, à cette heure-ci. Si on a de la chance, allez on va dire qu'on en a, il y a un sentier qui sinue dans les dunes, à l'écart de la route. On joue perso, donc, on prend le sentier, on ne suit pas le troupeau des estivants qui préfèrent se dandiner sur la route et emmerder les gens en voiture qui s'obstinent à aller voir s'il reste de la place sur le dernier parking avant. Parce que la route, elle est rectiligne, ça fait moins de chemin à faire, quand même, faut pas déconner. Arriver enfin au pied de la dernière dune. Très loin. Après même le dernier parking avant la plage. Se retrouver parmi les estivants rougis qui se dandinent encore plus lamentablement que sur la route. Parce que la dune elle est raide. Pester parce qu'on peut difficilement les dépasser, tout bardés qu'ils sont de sacs de plage, de bouées gonflées, de matelas pneumatiques, de planches de surf, et que sais-je encore de quels trucs le plus encombrant possible. Et puis déjà se boucher le nez. Parce que rien que dans la dune, ça pue l'ambre solaire. Arriver péniblement en haut de la dune. S'arrêter pour profiter du spectacle tout simple de l'océan qui roule dangereusement son écume sur la grève. Mais on gêne, là, faut pas s'arrêter, il y a le troupeau des estivants, derrière, qui pousse, qui est pressé d'aller se mettre du sable plein le slip. Repartir. Donner un coup d'œil périscopique à droite, à gauche. Découvrir avec lassitude qu'il reste un nombre infime de mètres carrés non couverts de serviettes, de corps rougis et huileux, de gens qui jouent à la baballe, de gosses qui creusent des trous. Finir par s'approprier un emplacement. Etaler sa serviette. S'allonger dessus. Recevoir du sable dans la figure, il y a forcément un couillon qui se met dans le vent pour secouer sa serviette. Manger du sable. Avoir du sable plein le slip. Avoir du sable entre les pages du polar. Que de toute manière on n'arrive pas à lire. Parce qu'il faut surveiller les gosses. Et puis on est distrait par le mouvement inlassable de l'océan. Et par le passage des gens. Et puis il faut aller rechercher les trucs qu'on a oubliés dans la voiture. Parce qu'évidemment c'est des trucs indispensables.

Avec un peu de chance on pourra se baigner, l'eau n'est pas toujours trop froide, il n'y a pas toujours des baïnes, ni de vent contraire, parfois le drapeau est vert pour la baignade. Mais les rouleaux sont forts quand même, on a vite fait de se retrouver sens dessus dessous. Avec encore plus de sable dans le slip, du mouillé cette fois, ci ce n'est pas un paquet d'algues. Au bout d'un bref instant remmener les enfants sur la plage, parce qu'ils grelottent, ensuite les surveiller de loin comme on peut, quand les rouleaux permettent qu'on reste debout. Puis regagner son mètre carré de sable. Secouer sa serviette sur un estivant rougi. S'allonger dessus. La serviette, pas l'estivant rougi. Fermer les yeux. Se laisser aller un peu. Voire ignorer les cris des enfants. Rester comme ça longtemps. Sans penser à rien. S'apercevoir beaucoup trop tard, quand ça commence à brûler, qu'on a oublié de se badigeonner d'ambre solaire, qu'on va ressembler à un estivant rougi. Voire à un tourteau ébouillanté.

août 2005

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15 juillet 2009

histoire de sens

Je ne sais pas pourquoi année après année les préposés aux bulletins radiophoniques  consacrés au trafic automobile s’obstinent aux mêmes tics de langage obligés. C’est à croire qu’ils ont une formation spécifique pour dire « sens des départs » ou « sens des retours » au lieu de dire « en direction du sud » ou « en direction du nord ». C’est tout de même énervant, parce que si on circule d’est en ouest ou inversement, cela ne veut strictement rien dire.

Comme je vais en vacances au même endroit qu’il y a quatre ans, je vous ressers ici ce que cela m’a inspiré à l’époque :

Samedi matin. La montagne recrache sur Grenoble tout un brouet de véhicules. Dont nous faisons partie. Et inlassablement la montagne avale un long spaghetti de ferraille nouvelle.

Tandis que nous jouons à cache-cache avec l'eau éternellement glauque de la Romanche, Radio Bleue Isère annonce en crachotant des encombrements sur la nationale 91. A l'endroit précis où nous sommes, où le vomi automobile est fluide. Même aux abords de Vizille le spaghetti automobile montant n'est pas encore immobilisé. On en conclut que c'est Radio Bleue qui décide de la présence de bouchons.

A Grenoble nous entrons sur l'autoroute. Radio Bleue Isère annonce à intervalles rapprochés des bouchons catastrophiques dans tous les azimuts. Le contournement de Lyon s'annonce difficile. La circulation est rouge dans le sens des départs et noire dans le sens des retours, à moins que ce ne soit le contraire, je ne l'ai peut-être pas dit dans le bon sens. Mais justement mon bon sens y perd son latin. Je trouve que les journalistes de radio, y compris ceux de Radio Bleue Isère, tiennent parfois des propos pour le moins abscons. Ne comprenant pas le sens de ce galimatias, je demande à Elle, fine mouche, si elle sait ce que signifie le sens des départs. Je me fais vertement rembarrer, quel râleur je fais. Paraît-il.

Je ne lâche pas prise comme ça. Tout en conduisant avec la plus grande vigilance, car la circulation est dense dans le sens des retours, je continue de réfléchir à la question. A première vue, pour rester près du goudron, le sens des départs semble être la direction prise par les gens qui partent en vacances. Le sens des retours étant à l'inverse la direction prise par les gens qui rentrent chez eux. Soit. On a encore provisoirement en France la chance d'avoir des numéros minéralogiques qui signifient quelque chose. Bien. Je constate donc que nous sommes partie intégrante d'un flot de véhicules estampillés de la partie ouest de la France, donc sur le retour, auquel se mêle un flot aussi nombreux de véhicules isérois ou savoyards, donc sur le départ. La couleur symbolique de la circulation est donc noire pour moi qui suis sur le retour, et rouge pour les isérois sur le départ qui vont dans le même sens que moi. Question de perception, j'imagine, comme disait mon oncle le Trésorier Principal. On va dire qu'en mélangeant les deux, on obtient une sorte de grenat foncé, très joli.

Radio Bleue Isère a dû se rendre compte de la bizarrerie de son propos. Maintenant que nous approchons de Lyon à grands tours de roues, on apprend enfin qu'être dans le sens des départs, cela signifie aller en direction du sud. Et bien figurez-vous que le discours demeure passablement absurde. Parce qu'à ce moment je m'engage sur l'A46, l'autoroute qui contourne l'agglomération lyonnaise, en direction du sud afin de gagner Saint-Etienne. Etant de retour dans le sens des départs, je me sens quasiment en faute, je m'attends presque à me faire arrêter par la gendarmerie, je me dis qu'il faudrait quitter l'autoroute, me perdre dans la ville, mais ça n'a pas de sens.

                        Août 2005

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19 juin 2009

manifestation pour le gaspillage

A midi, je sors pour acheter un journal, et voilà que je remarque que les flics interdisent le passage dans la rue qui permet soit de descendre à la gare, soit de remonter vers la préfecture. Bien évidemment on ignore pourquoi ils font ça, mais le résultat immédiat, c’est que tout le monde doit passer dans la rue étroite sur laquelle donne le portail de mon entreprise, et que ça provoque l’inévitable bouchon. Parce qu’on est mercredi, et que le mercredi midi, il y a plein de gens qui viennent dans le centre ville en voiture pour prendre en charge leur progéniture.

Sur le trottoir de gauche, je remonte vers le palais de justice, près duquel est tapie l’officine du marchand de journaux. Le khédive. Allez donc savoir le rapport entre notre bonne ville et un quelconque vice-roi d’Egypte. Il faudra que je me renseigne, car l’histoire n’est pas mon fort. Remarquez, le lieu, qui vend aussi du tabac, se serait appelé la civette, je n’aurais pas non plus vu de rapport entre notre ville et un quelconque viverridé. Pas plus qu’avec un oignon. Il ne faut pas chercher à comprendre.

Donc je suis sur le trottoir de gauche, et je peine en remontant vers le palais de justice. Tout le monde suit ? Je peine, parce que d’une part ça monte, comme je l’ai dit, et puis je sors de la cantine, lesté d’une salade piémontaise, d’un steak, d’une poignée de frites et d’une part de flan. Je suis fan du flan. C’est comme ça. Surtout celui à la vanille. Celui de la cantine n’a pas le goût de vanille, mais peu importe, c’est du flan. Je crois que ça me vient de ma grand-mère, cet engouement pour le flan. Elle en apportait quand elle venait chez nous le dimanche. C’est la manifestation d’une sorte de nostalgie bien bénigne, voilà. Je peine aussi un peu parce qu’il est midi, que pour une fois il fait beau, et que par conséquent, l’éclairage est violent. Alors comme j’ai omis de me munir de lunettes de soleil, cette lumière crue me saoule un peu. Oui la lumière, juste la lumière. A la cantine, je ne bois que de l’eau, non mais.

En haut de la rue, je slalome un peu entre les voitures à l’arrêt pour atteindre le khédive. Je prends le journal convoité dans le présentoir idoine et je feins de ne pas voir la queue, qui il est vrai est anarchique, pour aller payer. Comme je suis passé effrontément devant les autres clients, je dis quand même courtoisement au revoir messieurs-dames en sortant. Et on me répond tout aussi courtoisement. Comme quoi.

En slalomant derechef entre les voitures qui n’avancent pas, je remarque qu’Elle fait partie de la colonne vrombissante, au volant de notre joli pot de yaourt à toit ouvrant. C’est ainsi que je redescends en voiture à mon point de départ, c'est-à-dire beaucoup moins vite que si j’avais continué à pied, mais je m’en fous, j’ai droit à un agréable baiser. De toute façon je ne suis pas pressé. Mon ouvrage m’attendra. Et je ne sais pas encore que j’écrirai ces quelques mots.

Sais-tu pourquoi les flics barrent la rue ? Demandé-je.

Elle me répond que oui, elle a entendu à la radio qu’il y avait une manif d’agriculteurs devant la préfecture. Bon. Et je ne suis pas d’accord avec eux, s’écrie-t-elle. Elle m’explique que lesdits agriculteurs protestent contre un quelconque arrêté visant à limiter la consommation d’eau. Autrement dit, leur interdisant de gaspiller l’eau qui est le bien de tous. Alors moi non plus, sachant cela, je ne suis pas d’accord avec eux. Parce que personne ne les oblige à semer du maïs sur le plateau, là où ils savent pertinemment qu’ils auront besoin d’irriguer.

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09 juin 2009

le sécateur

Il est des jours dont on se demande volontiers ce qu’il en restera. Il est des jours dont je me demande ce que je pourrai bien tirer comme matière pour rédiger un billet. Il en va souvent ainsi des dimanches où on reste à la maison. Il en était ainsi de ce dimanche-ci, un dimanche où la seule sortie prévue était pour se rendre au bureau de vote, il s’agissait d’élire les députés européens. J’ai bien pensé publier une note fugitive sur le devoir que je me faisais de me rendre aux urnes, parce que d’autres avaient lutté autrefois pour nous obtenir ce droit, et gnagnagna, mais j’ai renoncé.

En fait il ne faudrait toucher à rien. Notamment le dimanche après-midi. Même en étant à jeun. Ou alors il faudrait s’efforcer de sortir à tout prix, d’aller se promener, de visiter quelque chose, en juin ce ne sont pas les propositions qui manquent, bref tout plutôt que de se retrouver en position de faire une connerie. Ce que j’ai fait, bien entendu. Je veux dire une connerie.

Reprenons. On est en juin, un dimanche après-midi. La treille est hirsute. A cette saison, c’est normal, d’autant que j’ai oublié de la tailler en fin d’hiver. Donc, qu’est-ce que je fais ? Je me munis d’une échelle, d’un sécateur, et hardi petit je m’attelle à la tâche. Je me dépêche un peu, même, parce qu’il commence à pleuvoir. Je commence du côté où les sarments de vigne se mélangent avec les branches de la glycine. J’ai du mal à stabiliser l’échelle. Puis je continue au-dessus de la porte, là où il y a un nid de merles qui a été récemment déserté. J’ai du mal à stabiliser l’échelle. Puis j’attaque au dessus du gros rosier blanc. J’ai du mal à stabiliser l’échelle. Je me déplace ensuite sur la gauche, près de la fenêtre de la chambre, et là encore j’ai du mal à stabiliser l’échelle, à croire que le terrain soit devenu complètement gondolé. Je grimpe quand même pour ce que j’espère être la dernière fois. L’échelle vacille mais tient bon. Je taille allègrement dans les jeunes branches qui s’entortillent. Je taille dans les vrilles. Je taille même dans certaines vieilles branches que j’ai oublié de couper en fin d’hiver. Et ce qui devait arriver arriva, un coup que je n’avais encore jamais réussi depuis toutes ces années que la treille est là et qu’il faut l’éclaircir en juin parce qu’elle est hirsute et que ce n’est pas joli : d’un coup expert de mon sécateur tout neuf, j’ai coupé le fil du téléphone.

On se sent ballot dans ces cas-là, je vous jure.

Zut de zut de zut. (En fait je n’ai pas dit ça, évidemment).

Et puis aussitôt on se sent isolé. Enfin ça m’a fait ça. C’est bizarre, hein. Quand on est ailleurs, on n’a pas de téléphone fixe à disposition, en général, ni d’internet, évidemment, et si les portables ne captent pas on râle un peu et puis voilà. Là on est chez soi, le téléphone n’émet plus la moindre tonalité, ce qui est un inconvénient encore acceptable, même si c’est le jour de la fête des mères et qu’elles n’ont pas encore appelé. Mais alors pas d’internet : là je me sens tout seul, désemparé, pas moyen de lire des textes de défiants, rien (même si je sais pertinemment que le dimanche, le web est loin d’être encombré).

Je me suis saisi de mon portable, j’ai appelé le numéro qui va bien (je passe sur le temps nécessaire pour dénicher sur une facture ledit numéro). Aussitôt une charmante voix féminine pourvue d’un évident accent étranger m’a répondu, et j’ai expliqué ma petite affaire sans omettre le fait que je taillais la treille. La fille m’a mis en attende quelques secondes (a-t-elle dit) qui n’ont eu aucun mal à se transformer en minutes, le temps de vérifier ceci et cela, de m’insérer dans le planning du technicien approprié, et cetera, puis elle m’a repris en ligne, puis elle m’a remis en attente pendant une poignée de secondes élastiques, c’est là que je me suis demandé si elle ne s’était pas précipitée pour consulter un dictionnaire, vu son accent étranger, parce que je me disais que peut-être le mot treille n’entrait pas dans son vocabulaire habituel. Toujours est-il que quand elle m’a repris en ligne pour la troisième fois, elle m’a assuré que je serais dépanné d’ici le 10 (j’ai eu un coup de chaud à cet instant, parce que, allez savoir pourquoi, mon horloge interne avait dû rester coincée sur le début du mois, puis je me suis rendu compte qu’on était le 8 et qu’il n’y avait donc pas péril), et elle m’a recommandé en rigolant de faire attention la prochaine fois que je jouerais du sécateur. Ce qui fait que pour le coup du dico, je ne suis quand même pas sûr.

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16 mai 2009

de l'écriture

Il y a quelques mois, dans le cadre d’une note publiée ici, j’avais écrit ceci :

« Les mots du passé tissent des histoires qui ne seront pas publiées, des trames où s’entrecroisent les fils du vécu avec ceux du rêve.

Les mots ne seront pas publiés parce qu’ils sont devenus futiles.

Par exemple Je (le mot, une jeune femme) : est-elle folle ? Bien sûr que non. Juste assez dérangée pour être l’hôtesse d’un établissement psychiatrique. Juste assez sage pour s’en échapper, et s’enfuir en Italie, laissant derrière elle son enfant. Son corps se crispant encore dans des accès de rage. Son geste le plus fou, penchée à une fenêtre d’un étage élevé, faire tournoyer son appareil photo en le tenant par la courroie et finir par le fracasser sur le mur. Son geste le plus sage, encore ne s’agit-il pas d’un geste à proprement parler, un état plutôt, de la détente, tandis qu’elle écoute un enregistrement de son père au piano scandant une reprise du Caravan de Duke Ellington.

Que sait-il exactement, celui qui peint les mots, des jeunes femmes dépressives qu’on conduit un jour dans un établissement psychiatrique ? Rien, évidemment. C’est pour ça que c’est futile, ces mots qu’il pose sur le papier au format ordinaire. Des mots qu’il peint, se plait-il à dire. C’est ce qu’il se dit, que les mots sont futiles, ceux qu’il pose tels des papillons sur les pages blanches. C’est pourquoi un beau jour les feuilles blanches sont enfermées à jamais dans des chemises cartonnées gisant derrière des livres poussiéreux. C’est pourquoi les crayons ne sont plus taillés non plus. »

Le texte que j’évoque, rédigé il y a une quinzaine d’années, n’a jamais été terminé pour la raison que je dis : il était devenu futile à mes yeux (et les phrases ci-dessus laissent deviner pourquoi il était devenu futile, au moins pour ceux d’entre vous qui me connaissent). D’en parler, toutefois, a ravivé en moi le plaisir que j’avais éprouvé à composer avec ces mots-là autrefois et je me dis que finalement pourquoi ce texte serait-il condamné à demeurer inachevé ? Pourquoi ne pas perpétuer le plaisir de le voir vivre ? Parce que le texte vit de sa vie propre (je ne sais pas comment exprimer cela), et, en retravaillant dessus, je suis assez étonné de constater que je suis habité par le personnage principal, qui pourtant ne me ressemble en rien si ce n’est par une ou deux petites manies décrites ici ou là.

Ce texte-ci a la dimension et la forme d’un roman. Cela reste toutefois un texte sans prétention de ma part, tout comme les notes diffusées dans le cadre de ce carnet sont elles-mêmes sans prétention. Je ne suis pas écrivain, et ne le serai sans doute jamais. Je n’ai aucune formation littéraire ni artistique. Il y a seulement que l’écriture est pour moi non seulement un plaisir mais aussi une sorte de besoin vital : l’assemblage des mots permet de cristalliser par l’assemblage appliqué des mots les minuscules scènes de la vie quotidienne qui en font la saveur ; à mon âge cela présente aussi l’immense avantage de mettre en permanence la mémoire en œuvre, ce qui du point de vue de la santé est loin d’être négligeable, il me semble.

Les motivations de chacun quant à l’acte d’écrire sont évidemment différentes. Ainsi un débat fut-il ouvert il y a peu sur un blog que je fréquente. Un participant reprochait à l’hôtesse une écriture mièvre et niaise, je crois que ce sont ses mots. Cette critique abrupte me choquait personnellement, d’une part parce que je la trouvais hors de propos (sur la « blogosphère », si on n’aime pas ce qu’on lit, on va voir ailleurs, voilà tout), et d’autre part parce que je la trouvais particulièrement injustifiée, moi qui étais justement touché par le plaisir évident que l’auteur mettait dans l’ordonnancement de ses phrases. Un détour par les pages du participant sus évoqué me permit de découvrir un langage, certes relativement poétique, mais formant des textes pour moi abstrus. La personne renforçait mon impression en arguant que ses textes étaient, si j’ai bien compris, un travail sur la forme, mais étaient par ailleurs dépourvus de sens, des coquilles vides en quelque sorte. Personnellement je pense (pour ma propre écriture) que la forme est effectivement l’élément essentiel, mais je ne dois jamais oublier qu’elle ne fait qu’habiller une idée, une image, une impression, une histoire, enfin quelque chose qui fait sens, sinon la lecture par autrui est impossible.

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06 avril 2009

des vaches

De retour de notre cinéma associatif de campagne. Le débat qui suivit le film fut animé. Il était question de développement durable et d’alimentation saine.

Les arguments fusent encore en nous alors qu’à petite vitesse nous atteignons la sortie du village.

Je suis encore plus choqué que d’habitude par ce que je vois.

De la nuit surgit une débauche d’éclairage, une lumière gaspillée sans vergogne.

On a vu se construire le bâtiment récemment. Longtemps on n’a pas su de quoi il s’agirait, et on ne s’en est guère préoccupé. Longtemps le terrain dégagé pour la construction n’est resté qu’un bourbier. Puis une vaste surface bétonnée a pris place, suivie longtemps après par les murs et le toit. Un côté restait ouvert, orienté à l’est.

Un jour on a vu que des installations avaient été mises en place. On s’est douté qu’elles étaient destinées à accueillir des animaux.

Accueillir. Donner l’hospitalité. Avec toute la bienveillance que cela sous-entend. Même envers des animaux.

Un jour. Non, pas un jour, une nuit. Revenions-nous cette fois aussi du cinéma ? Peu importe. Cette nuit-là j’ai remarqué que les vaches broutaient du fourrage, éclairées par une débauche de lumière. Cette nuit-là j’ai cru que quelqu’un travaillait quelque part dans le local, les agriculteurs ayant parfois des horaires bizarres. Ou alors on avait oublié d’éteindre.

Et puis il a fallu se rendre à l’évidence. Chaque fois que nous passions de nuit devant cette stabulation, nous constations avec effarement que la lumière restait allumée. Pour personne. Pour les vaches. Pour que les vaches pensent à s’alimenter vingt quatre heures sur vingt quatre, j’imagine. Au lieu de dormir bêtement.

J’ai pensé à des films noirs, à des techniques d’interrogatoire proches de la torture, à des nazis. J’ai pensé que c’était un acte terrible de priver un humain de sommeil, et que c’était sans doute la même chose pour un bovin ou quelque animal que ce soit.

A chaque fois que je suis passé là, j’ai ressenti de la colère. Ce soir ce sentiment est particulièrement vivace. Car comment, en 2008 ou 2009, peut-on encore s’engager, avec je suppose la bénédiction de la politique agricole commune, dans de telles pratiques qui défient l’entendement ?

Posté par philg à 08:49:55 - chroniques des choses agaçantes - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

21 mars 2009

diaporama

N’êtes-vous pas, comme moi, assailli ou assaillie quotidiennement par une pléthore de diaporamas prétendument humoristiques encombrant votre boîte à mails ?

Personnellement l’humour qui stagne au dessous de la ceinture, le plus fréquent, m’ennuie prodigieusement. Alors je diffère l’ouverture des pièces jointes. Jusqu’au moment où je décide de faire un peu de ménage. Connaissant la lenteur d’Orange, je m’arme de patience. Et je hausse les épaules à la vue de ce qu’on m’a obligeamment et souvent amicalement adressé.

Parfois je suis soulagé. J’atteins la dernière diapositive sans que la moindre fesse soit apparue, ce qui est rare. Parfois je vais même jusqu’à apporter ma pierre à l’édifice et je fais suivre le message à quelques amis choisis (non : pas la totalité de mon carnet d’adresses). Ainsi hier ai-je ouvert un message en souffrance depuis quelques semaines et qui montrait de belles photographies de la flore australienne.

Je vais vous dire : ces fleurs étranges et colorées sont franchement magnifiques. Objectivement. Mais elles ne me font pas rêver. Eh oui. Je ne peux que constater que je suis infiniment plus ému à l’idée des joubarbes ou des gentianes que je ne manquerai pas d’observer cet été dans la montagne. Voire même par les communs épilobes que j’y rencontrerai. Et puis tiens, je vais descendre séance tenante dans le jardin traquer la modeste primevère et l’éclatant narcisse.

Posté par philg à 09:16:00 - chroniques des choses agaçantes - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 février 2009

abolition

J’ai regardé un film à la télé intitulé ainsi, l’abolition. Il relate l’action de Robert Badinter pour faire abolir la peine de mort. Le premier volet de cette fiction est consacré à sa défense de Roger Bontemps, condamné à mort pour avoir tué, en compagnie d’un autre détenu, une infirmière et un gardien lors d’une tentative d’évasion malheureuse. Le condamné était-il coupable du meurtre de l’infirmière (celui du gardien étant imputé à son comparse) ? Le film semble affirmer que non, et je ne me souviens plus de l’affaire, si toutefois on a su un jour avec certitude la part de culpabilité de l’un et de l’autre. Quoi qu’il en soit, le condamné est exécuté à la fin de l’épisode, et bien entendu cette conclusion apparaît aujourd’hui comme révoltante, surtout si on admet l’idée que cet homme est peut-être mort pour rien.

Comment admettre qu’une telle barbarie était encore en vigueur il y a moins de trente ans. Car il s’agit bien d’une barbarie, n’est-ce pas ? Même si le condamné s’est rendu effectivement coupable de crimes de sang. Car, comme le dit Badinter dans le film, l’homme peut changer.

Comment admettre qu’un être humain attende des jours ou des semaines dans sa cellule, sans autre horizon que la certitude du couperet qui tombera ? Que ressent-il ?

La barbarie de la peine de mort m’apparaît aujourd’hui comme une évidence, et il en est ainsi depuis bien longtemps. Ainsi ai-je vécu l’annonce de son abolition comme une des plus grandes victoires du mitterrandisme. Mais qu’en était-il à l’époque des faits ? J’étais adolescent, en ce temps-là. J’ai bien peur d’avoir, sinon hurlé avec la meute, du moins considéré la chose avec indifférence. Des criminels avaient tué de façon odieuse, la société les punissait, la société se débarrassait d’eux comme on se débarrasse de déchets. C’était normal. On ne se posait pas de question. C’est crétin, ce que je vais dire, mais rétrospectivement, j’éprouve comme une sorte de honte de ne pas m’être horrifié, et insurgé contre un état de fait qui n’avait finalement rien d’immuable.

Posté par philg à 19:04:43 - chroniques des choses agaçantes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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