Je me rends compte que je fais des choses en ce moment que je n’avais jamais faites auparavant. Par exemple, je suis assis dans mon fauteuil préféré, dans le salon, et… je ne fais rien. Sans rire, je n’ai jamais fait ça, ne rien faire. Je ne lis pas, je n’écoute pas de musique, rien. Je me contente de savourer l’instant présent. Ça ne dure jamais, évidemment. Je ne suis pas sûr d’avoir un jour dépassé le quart d’heure. Enfin je suis même sûr que non. Mais c’est une expérience intéressante, à la limite de la transgression. Nous n’avons pas la culture du farniente.

L’autre jour, Elle a allumé une lampe d’appoint. Elle avait besoin d’un plus grand confort visuel pour se consacrer à sa passion du sudoku. Je peux comprendre. Personnellement, je me lasse du jeu bien avant d’avoir pu réaliser que l’éclairage est peut-être insuffisant. Bref. Au moment où jaillit le faisceau sur le jaune de notre mur, ainsi que sur le tableau qui y est accroché, je suis soudain frappé de stupeur. Je vois la peinture d’une façon inhabituelle. Je me perds dans son relief. J’entre dans la matière. J’aime que la matière soit palpable, même si heureusement on n’y touche jamais. J’aime sentir le geste du peintre. Lors d’une exposition, j’avais été impressionné par les traits furieux émanant des tableaux de Nicolas de Staël.

Notre tableau est l’œuvre d’un artiste beaucoup moins connu et emblématique, à la portée de notre bourse. Je me souviens du jour où nous l’avons acheté. La plupart des paysages peints par l’artiste affichaient une dominante jaune ou bleue, voire les deux à parts égales. Nous sommes immédiatement tombés amoureux de la seule toile atypique. Un paysage rouge. Mettons qu’il s’agirait d’un champ de coquelicots. Mais je n’y crois pas trop. En opposition, le ciel est noir, comme sont noirs les cyprès. Les autres arbres sont bleutés. On les croirait en fleurs. Sauf que je veux croire que nous nous situons dans un paysage méridional, comme en attestent les cyprès, et le village qu’on devine au fond, couronné par la blondeur de ses tuiles. Depuis peut-être quinze ans que je les côtoie, ce champ rouge et ce ciel noir ne m’ont jamais perturbé. Je m’y suis plongé naturellement. Et là, maintenant, avec le relief rehaussé par le faisceau de la lampe, je m’y promenais à l’aise, j’y découvrais un sentier, je marchais, j’allais bientôt atteindre le village, là-bas au fond, dans la profondeur de la matière.

Je rêvais.

Et puis quelqu’un a tourné la lampe, le relief s’est estompé, la matière s’est dissoute. La magie s’est enfuie. Et qui peut affirmer qu’on puisse passer du temps à ne rien faire, quand on sait encore l’occuper à entrer dans les tableaux.