J’ai vécu trois jours au pays de la princesse du rail. Chacun se souvient de la princesse du rail, n’est-ce pas ? J’avais une dizaine d’années. Nous n’avions pas la télé depuis longtemps. Chaque soir, je vivais un quart d’heure de passion en noir et blanc, au rythme haletant d’une locomotive à vapeur. J’adorais les trains, comme chacun sait. J’étais fana de la vapeur. Je viens d’apprendre que le scénario du feuilleton fut inspiré par un roman d’Henri Vincenot. De mon point de vue, ce ne pouvait être qu’une réussite. Plus tard j’adorerais lire Vincenot, avec l’accent de chez nous.

Pendant trois jours j’ai appris la couleur du Haut Allier. Je ne pouvais pas savoir, je ne le connaissais qu’en noir et blanc, par étrange lucarne interposée. J’ai donc découvert le vert intense et variable de la végétation couvrant les pentes. Le brun des rochers. Le rouge des tuiles. L’écume blanche ourlant la rivière, si loin en contrebas. Et puis le jaune. Parce que la saison le veut, le genêt est en fleurs et illumine les coteaux sombres.

Nous roulions lentement, sur une départementale infime, toute en côtes et en virages. Le soir, attablé devant un mets de rêve, je me frottais les yeux. Je crois qu’ils étaient fatigués de leur journée intense. J’avais conduit. La configuration du réseau routier local nécessitait une attention soutenue, amplifiée par les aléas de la saison. En effet les talus resplendissaient des mille couleurs d’une flore variée, parmi laquelle apparaissaient par rafales les hampes pourpres des orchidées sauvages. Les endroits où un arrêt était possible sans danger étaient peu nombreux. Aussi dès qu’un espace suffisant s’offrait au détour d’un virage, je m’arrêtais et nous nous ruions dehors, objectif au poing. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés perchés sur un promontoire pelé, parsemé de genêts ras. Là nous dominions de haut un méandre de la rivière, longé par la voie unique du chemin de fer, parfois en équilibre au-dessus du vide, parfois s’enfonçant sous la montagne. J’étais en admiration. Sachant que le seul moyen de côtoyer le cours d’eau au plus près est de le faire en train, je me suis promis qu’un jour je vivrais l’aventure de la princesse du rail, maintenant habillée aux couleurs d’un TER ou encore du Cévenol reliant Paris à Nîmes, via Clermont-Ferrand et la haute vallée de l’Allier. Il existe aussi, en saison, un train touristique sur la partie la plus pittoresque du parcours. Mais je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire le touriste.

 

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