Suite et fin de l'histoire à l'usage des amateurs de lettres et d'outremer.

Il faut couper les saucisses en rondelles, comme j’ai dit. Peler et épépiner les tomates. Beaucoup de tomates. Émincer les oignons. Beaucoup d’oignons. Le rougail est un plat qui ne se satisfait pas du peu. Alors beaucoup de tout. Et beaucoup d’amour, comme disait Amélie. Il faut faire revenir les oignons dans de l’huile d’olive. Laisser blondir à feu doux, prendre son temps, ne rien brusquer. Qu’ils soient biens fondants. Ensuite, rajouter les rondelles de saucisses. Bien prendre son temps, laisser mijoter. Saupoudrer de curcuma. Beaucoup de curcuma. C’est très beau, ce jaune qui soudain s’empare de tout. Ajouter les tomates. Bien remuer. Du jaune et du rouge. De la couleur. Pas du gris.

Pas comme ici.

Laisser mijoter. Je mijote mais ça ne donnera rien de bon. Je mijote dans le gris de la ville où je suis née et où je me sens parfois en exil. Ici j’ai retrouvé mes enfants. Ils ont teinté un peu le gris environnant. Ils m’ont rendu les couleurs qui me manquaient. Ils me donnent de la joie. Ils me donnent la chaleur nécessaire. Et la douceur. Ils me font rire, souvent. Ça tombe bien, je suis rieuse. Heureusement, que je suis rieuse. Sinon je serais morte. L’exil m’aurait fanée.

Une hutte. Une case. Les gens sont idiots, quand même. Et bêtes.

Ils ont une case vide, peut-être.

Ou une case bleue.

J’ai une case bleue.

J’ai. Case bleue. G.

Ah ah ah.

On n’oubliera pas d’assaisonner le rougail, n’est-ce pas. Saler. Pas trop, il y a déjà les saucisses. Poivrer généreusement. Pour les convives qui n’ont pas peur du brûlant on n’omettra pas de disposer sur la nappe une coupelle avec la purée de piments. J’ai ramené de là-bas un petit pot sans étiquette. Sur l’île, on met rarement des étiquettes sur les pots. Et quand on le fait, on écrit dessus à la main. Parfois c’est comme une musique étrange, ces étiquettes. À cause des fautes. Tu ouvres le pot, et d’un seul coup tu sens l’île, c’est absolument incroyable. Je ne sais pas ce qu’ils y mettent exactement. Du piment, évidemment. Mais pas seulement. Je crois que chaque famille a sa recette, qu’elle garde jalousement. Cela constitue une pâte verte, légèrement jaunâtre. Odorante. On ne se méfie pas, parce que cette couleur, et cette odeur, ça paraît bien innocent. Il ne faut surtout pas s’y fier. Cette purée de piment, c’est de la poudre à canon. Ni plus ni moins. J’en ai connu, des fanfarons qui s’en servaient des cuillers entières, comme s’il s’agissait de simple moutarde. Les malheureux. Ce n’est ensuite que larmes, sinus en fontaines, larmes et encore larmes. Et il est inutile de boire de l’eau. Ça ne sert strictement à rien. Du vin encore moins. D’ailleurs on n’en sentirait même pas la saveur. La seule solution est de manger du pain, ça absorbe tant bien que mal, et d’attendre que ça passe. Ou du riz. Non, je ne perds pas le fil. Alors le rougail. Dans le rougail, on rajoute une petite pointe de couteau de ce piment en pâte. Pas plus. Surtout pas. Personnellement je râpe aussi un peu de gingembre. Disons que c’est ma touche personnelle.

Il fait toujours gris, dehors. Ça ne va même pas se lever pour midi, quand je vais rentrer manger à la maison. C’est dans pas longtemps, on est au dix-neuvième coup, la partie est bientôt terminée. Tant mieux, car cette évocation m’a donné faim.

Le chronomètre laisse entendre son tintement fatidique. Deux cent stylos se posent sur les tables. Deux cent mains se lèvent, munies chacune d’un petit bulletin de papier sur lequel est indiquée la solution choisie et le nombre de points. Y aura-t-il beaucoup de rougails ? Y aura-t-il d’autres scrabbles ? Garouil ? Tous les bulletins des joueurs sont ramassés. L’animateur de la partie s’empare du micro et annonce le résultat du coup : pour 77 points, en 3I, de façon à transformer EVITE en LEVITE, on va jouer ROUGAIL.

Une joyeuse griserie s’empare de moi, tandis que les murmures de déception ou d’incompréhension parcourent la salle à la vitesse de l’éclair. Le bonhomme à côté de moi tousse et râle de plus belle. Il m’agace, mais je m’en moque.

Pas de G sur la case bleue. Ce n’est pas possible. Pas de garouil éventuel, donc. Ça tombe bien, je n’aime pas le maïs. Rougail est le bon mot. Un bien joli mot. 


Ce texte a été présenté il y a quelques années à un concours de nouvelles, je ne sais plus où ni quand. Il n'a pas eu l'heur de plaire. Tant pis. Moi, je l'aime bien.