suite de l'histoire pour les amateurs de lettres et d'outremer

...Je humais le parfum des saucisses plongées dans l’eau frémissante, qui s’évadait par la fenêtre ouverte. Ça me faisait chavirer. Je posais mon livre ouvert sur le banc, et je me ruais dans la cuisine. Amélie se tenait assise au bout de la table, ceinte dans un tablier aux couleurs indéfinissables tant il avait été porté. Lorsque j’entrais, son visage sombre s’éclairait, et ça faisait comme le soleil qui filtre à travers les feuilles du filao.

Le garouil paierait plus cher à cause de la case bleue. Je ne vais pas tenter le diable. Je préfère le rougail.

Amélie m’a enseigné comment préparer le rougail. Et bien d’autres choses encore. Ma cuisine, c’est mon île en plus petit. J’ai deux immenses tiroirs consacrés au stockage des épices. Rien que ça. Je m’asseyais près d’elle et ensemble nous épluchions une quantité astronomique d’oignons. Je ne pleurais pas. Je dois être insensible au sulfate d’allyle. Je ne suis pourtant pas particulièrement délicate avec les oignons. Je tranche dans le vif sans me poser de questions. Et puis nous pelions les tomates avant de les épépiner. Nous nous mettions au-dessus d’une cuvette en plastique bleue toute griffée de partout. Je préférais de loin les oignons. Parce que le jus des tomates, ça pique horriblement sur chaque égratignure des mains, ou à chaque petite peau qui se soulève au coin des ongles. Ensuite, lorsque les saucisses étaient cuites, il fallait les sortir de l’eau bouillante au moyen d’une écumoire cabossée. On les posait sur un plat, on laissait refroidir un peu, avant de les couper en rondelles. Nous avions une grande poêle à bords relevés. C’est là-dedans qu’Amélie faisait mijoter le rougail.

Lorsque nous sommes revenus vivre ici, mon mari et moi, lorsque j’ai regardé par le hublot de l’avion, que j’ai vu l’île s’éloigner et disparaître à jamais dans le néant, j’ai eu le sentiment qu’on m’arrachait au rire et au soleil, qu’on me privait des couleurs et des odeurs, qu’on m’envoyait en exil alors que je rentrais chez moi.

L’exil. J’en ai perçu toute l’étendue dès l’instant précis où j’ai franchi la grille du lycée. On m’a regardée comme si j’étais une étrangère. Entre parenthèses, quel besoin justifié aurait-on de faire sentir aux étrangers qu’ils sont étrangers ? Je me suis sentie étrangère dans mon pays. Dans la ville où je suis née. Cette ville. Je portais le soleil sur moi. J’étais hâlée, tout simplement. Parce que là-bas, sur mon île… Une grande blonde insipide, une élève peut-être un peu plus stupide que les autres, a eu le front de me demander si je vivais dans une hutte, là-bas. Une hutte ! Pourquoi pas une case, tant qu’à faire. Et j’ai rêvé du bleu, du rouge et de toutes les couleurs de là-bas.

Une case bleue. C’est joli, ça. Du rougail dans une case bleue. À moins que garouil ?

Rougail. Je n’en démordrai pas. Le petit plus épicé qui fera la différence, je suis sûre. C’est que je suis joueuse...

à suivre