Les portes s’ouvrent en chuintant. Je saute à quai. Je m’éloigne vers la sortie tandis que le train de mon quotidien poursuit sa voie. Sans dévier, il file jusqu’à Royan, une voix de synthèse l’a annoncé. Royan. On pourrait continuer, nous aussi. On pourrait s’évader. Je l’ai dit à Elle. Un jour, on pourrait se rendre à la petite gare près de chez nous. On pourrait monter dans le train de mon quotidien, mais alors ce serait un jour pas ordinaire, et nous enfuir jusque là-bas. On occulterait ordinaire et quotidien, forcément, puisque, passé le bout du quai de la petite gare, la voie nous est inconnue. On ferait comme si nous partions pour un long voyage. Au bout de la voie, on annoncerait qu’on arrive au terminus, Royan. On débarquerait dans une gare inconnue, on chercherait un taxi. On irait voir la mer. Ou plutôt l’ultime bout de la Gironde, enfin on ne sait pas bien. Une fois, nous étions montés en haut d’un phare, sur l’autre rive, et nous ne distinguions pas la limite avec certitude, le partage des eaux entre fleuve et océan. On voyait les arabesques limoneuses se heurter à la force de la houle. Les courants s’affrontaient. La frange avançait, puis reculait. Il n’y avait jamais de vainqueur.

Je sors de la petite gare. Au loin disparaissent les feux de mon train quotidien. Je vais le redire à Elle : nous pourrions continuer jusqu’à Royan. Et je sais qu’elle m’objectera que Royan, c’est moche, que ce n’est que du béton de reconstruction. J’insisterai. Je lui rappellerai que nous avons déjà visité l’église de la ville. Du béton, certes, mais une nef de toute beauté, toute ensoleillée de vitraux colorés. Je lui rappellerai les jardins, les orchidées et les oliviers. De toute façon, Royan ou ailleurs. L’essentiel est l’idée de l’évasion. La possibilité de s’éloigner facilement, avec un modeste billet pour le train du quotidien. Et puis, Royan, je disais ça comme ça, parce que c’est au bout de la voie, mais rien ne nous empêche de descendre plus tôt, pour arpenter des villes le nez au vent, et, sur les vieux quais pavés de la Charente, tenter de capter un peu de la part des anges. On peut rêver.