J’ai eu un jour sous les yeux une photo prise dans le jardin du Luxembourg un jour de pluie. La couleur dominante était celle des feuilles tombées des marronniers : orange. Une couleur chaude et gaie quand elle est celle d’une étoffe. Mais là. On voyait une rangée de troncs noirs qui s’égouttaient sur cet orange tombé et sur les chaises désespérément vides. Il se dégageait de cette image une infinie tristesse, de celles qui habillent les adieux définitifs.

L’autre jour, pour me rendre de la librairie du Québec, rue Gay-Lussac, à la gare Montparnasse, j’ai choisi de traverser le jardin. Les feuilles avaient été balayées depuis longtemps. Les allées étaient quasiment désertes. Seuls quelques coureurs téméraires apparaissaient fugitivement dans mon champ de vision. Au détour d’un bosquet, voilà mon attention attirée par un enclos improvisé, au sein duquel on avait stocké les chaises, empilées tête-bêche, les quatre fers en l’air ; des centaines de chaises agonisaient là, verdâtres, comme une concentration de squelettes. Le potentiel tristesse de cette vision était bien supérieur à celui de l’image aux feuilles tombées, mais son étrangeté lui conférait plutôt un aspect amusant. On aurait pu penser à une fosse commune, à ciel ouvert. Sauf qu’il ne s’agissait pas de chaises défuntes. Elles étaient apparemment en excellent état. D’un coup d’œil périscopique, j’ai pu vérifier qu’il n’en trainait aucune le long des allées. Certes, à la minute dont je vous parle, l’humidité ambiante ne donnait pas envie de s’asseoir. Mais imaginons que la chape nuageuse se soit soudain écartée… Il ne restait que les bancs. On conviendra qu’un banc inamovible n’a pas le charme d’une chaise qu’on peut déplacer à loisir et embusquer n’importe où, au gré des rayons du soleil. Le cas échéant, j’aurais pu être déçu, mais, Dieu merci, il se mit à pleuvoir.

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