Dans un bois sorti d’une autre décennie traînait une carcasse de voiture. Nous étions de retour en enfance : il s’agissait d’une 4cv. En fait nous étions confrontés à une œuvre d’art contemporain. Sur la tôle cabossée, d’une couleur à mi-chemin du vert et du bleu, disons turquoise, on avait peint d’une teinte légèrement plus claire un morpion. Enfin un Invader, puisqu’il parait qu’ainsi se nomment les petits personnages de mosaïque que nous traquons habituellement sur les murs de Paris. Le morpion sur la carrosserie surannée constituait une œuvre officielle. Nous nous trouvions à la ixième étape d’un périple balisé le long de la vallée du Lot.

De nos jours on trouve moins d’épaves automobiles dans les petits bois, avez-vous remarqué ? Sans doute est-ce un effet de la prime à la casse.

Pour dénicher de la tôle rouillée dans un petit bois, encore faut-il s’y promener. En ce qui nous concerne, nous avions en main un guide du circuit ; chaque étape y était indiquée avec précision. Et nous étions dotés d’une carte routière. Nous avions tous les atouts en main.

À la vue de la vieille auto, une bouffée de nostalgie nous a brièvement chamboulés. Une 4cv. Toute une époque. Une partie de mon enfance, a dit Elle.

Quant à moi, je me posais d’existentielles questions sur l’œuvre elle-même. Avait-on peint le morpion ailleurs, au fond d’un garage, et avait-on ensuite dissimulé l’ensemble dans la clairière, en prenant soin d’agencer ronces et branchages ? Ou était-on venu peindre in situ ? La couleur de la carrosserie était-elle d’origine, ou faisait-elle partie de la création.

J’ai failli rouler en 4cv, quand j’étais jeune. Failli seulement. À l’IUT, un de mes condisciples avait un filon pour dégoter des 4cv neuves. À l’époque cette voiture était déjà obsolète depuis longtemps. Mais neuve. L’affaire était tentante. Je ne me souviens pas si je disposais du budget ad hoc. Je suppose que si, puisque je me suis offert un véhicule à peine plus glorieux, une 204 d’occasion, maniable comme une savonnette. Je pense que j’ai dû craindre l’arnaque. L’étudiant qui faisait l’intermédiaire n’était pas un de mes intimes. J’ignorais s’il était fiable. Bref, je n’ai pas osé craquer pour la 4cv et je l’ai toujours un peu regretté. Et dieu sait que je ne regrette pas grand-chose du passé.

Il suffit de presque rien pour faire de l’art. Un tas de ferraille au fond du jardin, un pot de peinture, un peu d’à-propos. Et peut-être les noms appropriés dans son carnet d’adresses. Quoi qu’il en soit j’aime bien la vieille voiture avec ses morpions sur les portières.

DSC_6330