Soudain, je ne sais pourquoi, je me souviens que quand j’étais petit, le diable gîtait sous mon lit. J’en étais sûr. La nuit, j’entendais tout un tas de frôlements et de raclements difficilement identifiables, et je tremblais d’effroi. J’ai sans doute déjà parlé de ce sujet d’importance, mais je ne sais plus où, ce n’est pas grave. Donc le diable. C’est drôle, il s’est toujours fait discret. Je ne l’ai jamais entendu, ni même vu. Il faut dire que je mettais en œuvre une stratégie de protection qui manifestement s’est avérée efficace : il ne s’est jamais emparé de moi. Primo, et c’est même essentiel, il convenait d’être bordé correctement. Un lit mal fait, un drap qui pendouille côté ruelle, et hop, il t’attrape, il tire avec sa patte velue et griffue, et te voilà entraîné dans un vortex de cauchemars. Alors non, ce n’est quand même pas sorcier de veiller à ce qu’un lit soit bordé comme il faut. J’ai dit sorcier ? Diable ! Enfin c’est pareil. Secundo, il fallait faire du bruit. Je m’entends, si je puis dire, pas un tintamarre de tous les diables, non ; du simple bruit. Peut-être suffisait-il de ronfler ? Trop aléatoire. Alors je me racontais des histoires à voix basse. Apparemment cela marcha. Le diable resta tapi. Si j’avais essayé, dans la journée, lorsque le démon était parti en chasse aux antipodes, de prélever tous les chenis entassés sous le tapis, et de les bourrer sous le lit, peut-être que ça aurait marché, allez savoir. Peut-être le diable, allergique à la poussière, aurait-il déserté ma chambre définitivement. Un diable n’est pas un loup, il n’est pas censé aimer les moutons. Le problème, c’est que ma mère faisait quotidiennement et scrupuleusement le ménage. Donc pas de chenis. Devais-je le lui dire ? Elle m’aurait ri au nez. Elle ne croyait certainement pas au diable, à la réalité des choses. Il m’a fallu attendre l’adolescence pour m’emparer d’un vieux transistor Radiola qu’on n’utilisait plus, de le garnir de piles, et de le laisser musiquer en sourdine à longueur de nuit pour être enfin débarrassé de lui. C’est ainsi que le Pop Club de José Artur remplaça le diable.