le carnet vert

impressions d'hier et d'aujourd'hui

12 novembre 2009

pêche à l'étang (5)

Peut-être y aura-t-il du brouillard.

Peut-être y aura-t-il de la bruine.

Ce serait normal. C’est la saison.

Peut-être y aura-t-il de la pluie. O Dieu non, pas de la pluie. Ce n’aurait pourtant rien d’étonnant. Ce serait la saison, aussi.

Peut-être verra-t-on le ciel rougeoyer vers l’orient. Comme la dernière fois. Bientôt le soleil fera fondre le givre qui paralyse les mains. Alors les hommes échangeront un bref sourire de soulagement. Les femmes aussi. Celles qui ne seront pas à la cuisine.

On sera arrivé en cahotant par le vieux chemin mal empierré. Avant ça on aura arrêté le réveil en tâtonnant. On se sera levé et habillé. On aura préféré mettre de vieux habits qui ne craignent rien. Le poisson, ça ne pardonne pas. On se sera dirigé d’un pas incertain vers la cuisine. On aura trempé des tartines dans du café noir et on se sera mis en route. On aura dû allumer les phares. A cause du jour qui tarderait à se lever. Surtout en cas de brouillard. Ou de bruine. On préfère ne pas envisager qu’il pleuve.

On se sera garé le long de la haie de prunelliers qui borde le fossé. Avec les autres voitures. On aura hésité entre se rendre directement sur la chaussée, où quelques uns seront en train de s’affairer près du trou de pêche. Ou alors faire un détour par la cabane, où on pourrait se rassasier de pain frais et de rillettes, où on pourrait avaler un deuxième petit noir, il y aura un thermos tout près. A moins qu’on préfère un verre de cabernet ou encoure une gorgée de cette vieille prune odorante. A moins que cette année ce soit de la poire. On serait un peu déçu, dans ce cas, parce que la poire, c’est moins parfumé, c’est rêche. Mais on est quelqu’un de sérieux. On choisira donc d’aller directement vers le trou de pêche, voir si les hommes qui sont là ont besoin d’aide. Depuis l’intérieur du trou, quelqu’un criera, non, non, ce n’est pas encore prêt, va donc à la cabane boire un coup en attendant, les autres y sont déjà. Alors on ira boire un coup. Puisque les autres y seront déjà.

En passant on remarquera l’eau qui formera comme une rivière à la surface vaseuse de l’étang. On remarquera le courant que ça forme à l’approche du trou. On verra parfois la surface se soulever brièvement à cause des soubresauts d’une grosse carpe.

Dans la cabane on discutera un peu, on se demandera des nouvelles, on trinquera de connivence avec les gobelets de carton remplis de cabernet. Peut-être même qu’on commencera à attaquer le pain de campagne et les rillettes. Peut-être même qu’il y aura aussi du fromage de chèvre. Ici, c’est le pays du fromage de chèvre. Ce n’est pas tellement le pays du cabernet. Mais il faut bien boire quelque chose.

Puis quelqu’un dira qu’il est temps d’aller voir, on ne sait jamais. Alors on s’essuiera les lèvres d’un revers de manche et on se dirigera à pas lourds vers la chaussée.

En passant on remarquera que l’eau qui forme comme une rivière est devenue beaucoup moins profonde. On verra que la vie s’agite et s’affole et se désespère. Cela frétillera de partout. On aura l’impression d’une foule convergeant vers l’entrée d’une gare.

On s’approchera du trou de pêche. Du fond du trou, quelqu’un criera que ça y est. Il enlèvera la dernière planche du moine. On entendra comme un bruit de cascade. Ce système de vidange avec un trou maçonné et des planches empilées verticalement à l’aide de rainures, ça s’appelle un moine. On ignore s’il existe un rapport linguistique entre un tel ouvrage et un religieux. On aura trouvé ce terme quelque part sur internet. Ici on ne cherche pas à jouer les savants, on appelle le trou un trou, voilà tout. A l’avant du moine, il y a un second trou, plus large et moins profond dans lequel l’eau se déverse à travers une grille. Un homme se munira d’une épuisette et se rendra au bord de ce deuxième trou afin de recueillir les petits poissons, ceux qui seront passés à travers la grille. Les gros poissons, carpes et brochets, seront pris directement dans le moine. Les silures aussi, hélas. On dira une nouvelle fois qu’on ne sait pas d’où viennent ces nuisibles, pas plus que les perches soleil. On dira que c’est la faute des hérons, qui pullulent dans les environs et qui font de l’étang leur garde-manger. On dira même peut-être que c’est quelqu’un qui fait ça exprès, introduire des espèces indésirables. Pour nuire.

On prendra place autour des tables de tri. Bientôt les premiers seaux y seront déversés. Alors commencera le ballet des mains. Peu à peu, alors qu’on séparera tanches et gardons, on les verra rougir et devenir insensibles, puis devenir douloureuses à force d’avoir froid, et visqueuses. Quelqu’un dira qu’on aurait dû mettre des gants. Mais avec des gants on est maladroit, objectera-t-on. Même avec de fins gants de latex, de ceux qu’on met pour faire de la peinture. D’ailleurs ces gants-là ne protègent pas du froid. Du glissant de la vase à la rigueur, mais c’est tout.

Tard dans la matinée, on constatera qu’il n’y a plus d’eau dans l’étang. Peut-être quelqu’un sera-t-il chaussé de hautes cuissardes et pourra se rendre sur la vase mouvante et noire pour y débusquer quelques poissons récalcitrants. Il reste toujours des poissons tapis dans la vase. On n’y peut rien.

On amènera un dernier seau plein de fretin sur une des tables de tri. Quelques uns s’en chargeront pendant que d’autres allumeront des cigarettes. Puis les regards convergeront vers l’étang et on soupirera d’aise en ayant le sentiment du devoir accompli. Quelqu’un descendra dans le trou afin de repositionner les planches. Puis on retournera à la cabane pour trinquer à nouveau de connivence, et il ne restera plus qu’à attendre la venue du marchand.

Posté par philg à 12:31:33 - chroniques du temps qui passe - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Pour qui souhaiterait lire une description plus détaillée de cette aventure, on trouvera les textes "pêche à l'étang" 1 à 4 dans les archives de ce carnet, novembre et décembre 2007.

Posté par phil, 12 novembre 2009 à 12:37:56

Tu es en plein dans l'actu. La pêche aux étangs vient d'être lancée dans la Dombes pour deux mois !

Posté par Syl69, 13 novembre 2009 à 08:00:24

Bravo Phil! Ce texte est magnifique! On s'y croirait...

Posté par tilleul, 13 novembre 2009 à 09:41:14

Qui sont les marchands?

Posté par fabeli, 13 novembre 2009 à 14:18:32

Syl : ben ouais, c'est la saison.

Tilleul : j'y étais ce matin ! On a fait 17Okg de gardons et autant de tanches. Pas mal !

Fabeli : celui que j'appelle le marchand est le pisciculteur qui achète les poissons (et qui les revend à je ne sais qui).

Posté par phil, 14 novembre 2009 à 20:45:32

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