27 octobre 2008
tableau
Souvent le tableau est dans mon dos. Si nous ne sommes que les quatre avec mes parents, c’est comme ça. Ma mère a en effet tendance à nous installer pour les repas les hommes d’un côté de la table et les femmes de l’autre. Alors comme la place habituelle de mon père est dos au tableau, n’est-ce pas… Mais il suffit qu’il y ait une personne supplémentaire, et alors là, tout est possible. C’est ainsi que, parfois, mon regard se perd dans les traits de peinture un peu ternes qui veulent figurer de l’herbe et que ma fourchette reste comiquement en suspens.
Ce tableau, de dimensions modestes, n’est pas une toile : on a peint directement sur du bois. Ou sur du carton, c’est difficile à dire. Le cadre est joli, un peu décoré mais pas trop, enfin c’est un cadre de tableau, quoi. Conventionnel.
Quand, un jour que je souhaite encore lointain, mes parents se seront absentés, j’aimerais que ce tableau soit à moi.
Le tableau n’est sans doute pas une œuvre inestimable. En tant que peinture, j’entends, pas en tant qu’objet ayant une charge sentimentale. Il est signé, quand même : L. Inwiller. Que vaut cette signature ? Mystère. Et je m’en moque. Encore que j’aurais volontiers admiré d’autres paysages peints par cet artiste.
J’ai entré le nom du peintre dans gougueule, pour voir. Pas beaucoup de résultat. Deux malheureuses pages, dont les trois quarts des liens n’ont rien à voir avec la peinture. Heureusement que ce n’est pas un nom fréquent. N’empêche, Louis Inwiller est inventorié au sein d’une longue liste de peintres alsaciens de jadis et de naguère. Et c’est tout ce que je trouve. Je suppose que c’est bien de lui qu’il s’agit. Il doit même jouir d’une petite notoriété locale, en effet il a donné son nom à la salle municipale d’un patelin du Sundgau (qui sert à des expositions de peintures, notamment, comme nous le révèle le moteur de recherches).
Ce qui est amusant, dans ce tableau, c’est que, comment dirais-je, ce n’est pas une interprétation du paysage. C’est le paysage. Exactement identique à celui que j’ai connu. Je sais bien que la mémoire nous joue des tours, et j’ignore ce que ce paysage est devenu réellement. Ce que je sais, c’est qu’enfant, à l’époque où nous passions une partie de l’été sur ces hauteurs bleutées, la ressemblance était pour moi évidente. A vrai dire j’ai connu le tableau avant le vrai paysage. Je l’ai toujours connu. Je pense que mes parents l’avaient accroché à leur mur (pas ce mur-là, il en a connu d’autres, quoique je ne pense pas qu’il ait séjourné sur d’autres murs que ceux de mes parents, il faudra que je vérifie ce point ; j’imagine qu’ils me regarderont encore d’un air surpris, voire soupçonneux, ils prennent toujours cet air lorsque je m’intéresse au tableau, comme si c’était incongru de ma part de porter une attention particulière à cette pauvre chose) avant même ma naissance.
J’ai reconnu le paysage sans la moindre hésitation.
Comment est-ce possible, m’objectera-t-on ?
Il y a un subterfuge, évidemment. Il y a la petite maison dans la prairie. Une tache sombre coiffée de rouge vif, dans le tableau. Cette petite maison, un simple chalet d’alpage, en fait, fut avec la prairie pentue qui l’entourait, dans une époque déjà révolue au moment où je la découvrais, la propriété d’un oncle de ma mère qui en avait fait son coin de paradis. J’ignore pour quelle raison l’oncle a dû se débarrasser du chalet. Toujours est-il que du coup je n’ai jamais eu l’occasion de l’approcher de près. Cela restait à jamais la petite maison au fond de la prairie, rendue inaccessible en vertu du sacro-saint respect de la propriété d’autrui. Nous l’appelions néanmoins la maison de l’oncle. Ou de la tante.
Pour les vacances, nous logions dans une ferme auberge, un endroit qui embaumait le vieux bois, l’encaustique, et le foin pour peu qu’on ouvrît les fenêtres. Je suppose qu’une de nos premières promenades a eu pour but d’aller voir la maison de l’oncle. C’est à ce moment que j’ai reconnu le paysage du tableau. Parce qu’on me l’a montré, ne cherchons pas de miraculeuses coïncidences.
J’ignore comment le peintre s’est trouvé en lice, mais ce que je sais, c’est qu’il a peint le paysage sur le commande de ma famille, dans un passé où la petite maison appartenait encore à mon oncle.
J’ai vraiment en tête l’image du paysage réel tel qu’il est représenté sur ce que je ne peux pas appeler une toile. C’est-à-dire une prairie en pente, très verte, dont l’herbe n’a pas été fauchée, donc doucement ployée par le vent, le sombre des hautes futaies qui l’entourent sur trois côtés, tandis la vue ouvre largement sur la vallée, la barrière des hauts sommets bleus, le Hohneck, le Rainkopf, et deux ou trois autres ballons dont j’ai oublié le nom, je ne sais plus dans quel ordre et j’ai la flemme de sortir la carte Michelin pour m’en assurer. Et dans un coin de la prairie, habilement placée par le peintre sur un point stratégique, la petite maison avec son toit rouge.
Voila qui est amusant : un texte écrit récemment m’avait donné l’idée de faire revivre un chemin sinuant parmi les épicéas, d’essayer de décrire la forêt et la vallée, et même le relais de télévision dont la haute silhouette métallique s’élançait au dessus d’une pièce d’eau noire. Et en fait je pars dans une longue digression autour d’un tableau plus vrai que nature.
Je m'absente quelques jours : je vais voir le tableau.
24 octobre 2008
un ciel de rêve
On percevait un grondement grave, un bruit tout d’abord anodin, qui soudain se détachait irrésistiblement du tumulte ambiant, qui allait en s’amplifiant, qui finissait par emplir entièrement l’espace sonore, jusqu’à en devenir assourdissant.
Alors on hésitait. Certains se plaquaient les deux mains sur les oreilles. Ne plus entendre. Non, ne plus entendre ce bruit atroce. D’autres plus curieux ne pouvaient éviter de lever les yeux au ciel.
Le ciel était bleu clair, immaculé.
Non, bleu marine.
A moins qu’il ne fût orangé.
Quelle importance ? C’était un ciel de rêve.
On levait les yeux et on voyait alors un gros avion trancher lentement dans cet océan de couleur, ça faisait comme si on déchirait une feuille de papier. Lentement. L’avion déchirait le ciel, suivi bientôt de dizaines d’autres avions semblables. Ils étaient gris, peut-être, comme la plupart des avions. Non, réflexion faite, ils avaient la couleur informe oscillant entre le brun et le vert qu’arborent la plupart des véhicules militaires. C’était donc des avions militaires, cela n’avait rien d’étonnant, la base aérienne s’étendait à seulement quelques kilomètres d’ici.
Cela durait longtemps, ce défilé assourdissant. Puis le bruit énorme s’atténuait, décroissait progressivement et s’atténuait encore jusqu’à se fondre complètement dans le tumulte ambiant qui sonnait alors comme du silence.
On avait encore l’idée de regarder le ciel. On se sentait soulagé, hors du vacarme, on voulait vérifier que ce sentiment était justifié. C’est alors qu’on découvrait avec frayeur les dizaines, non les centaines, ou les milliers de parachutes qui envahissaient l’espace et tombaient lentement, lentement. En silence.
Alors, hagard et en sueur, je m’asseyais dans le lit et j’allumais la lumière.
23 octobre 2008
longue focale
Les gens s’agglutinaient aux deux terrasses de bar encore ouvertes à cette saison, le long de la rue piétonnière. Certains se précipitaient vers l’entrée de l’unique restaurant. Oui mais quel restaurant ! Nous mangerions là, j’en salivais d’avance. Mais rien ne pressait, j’avais réservé notre table.
Alors nous nous sommes enfoncés dans la ruelle étroite qui sinuait entre les maisons blanches. Bon nombre des pimpants volets verts ou gris étaient clos. C’était le début de la saison creuse. Les façades prenaient une jolie teinte bleutée. Par endroit un rayon du couchant ajoutait quelques taches flamboyantes.
Nous avons traversé une route. Le chemin nous conduisait alors le long de jardinets au fond desquels dormaient de modestes pavillons, dont certains étaient proposés au prix abusif d’une villa de luxe par les agences immobilières locales.
J’ai reconnu le vieil arbre au tronc torturé que j’avais remarqué plus tôt dans l’après midi, là où le chemin s’arrête, au pied d’une courte dune. L’océan était proche. Nous l’entendions respirer.
En haut de la dune, un groupe compact de badauds était massé autour des deux bancs disposés là, profitant du spectacle. Nous ne nous sommes pas joints à eux. Nous avons préféré descendre sur la plage, et jouer à tout va du déclencheur jusqu’à ce que le soleil finisse par se noyer à l’horizon.
La mémoire agit parfois telle une longue focale. Je crois revivre des moments inoubliables, qui se confondent parfois en une unique image merveilleuse.
Nous étions là, tous les deux, sur une plage quasiment déserte, à nous nourrir d’images sanguines, et je nous revoyais, tous les deux encore, sur une autre plage déserte pas si éloignée de celle-ci, où déjà j’emmagasinais des clichés de même sorte. Sauf qu’à l’époque j’étais seul à appuyer sur le déclencheur. Quant à toi, tu te laissais encore volontiers surprendre, oh assez rarement, à mon grand dépit, et tu illuminais mes instants de ton sourire, rivalisant ainsi avec le soleil.
Je te revois sur cette plage là, plus au sud, et tu ris aux éclats tandis que ton ombre s’allonge devant toi, et tu vois bien que la mémoire nous joue des tours, je crois bien que c’est ici, enfin sur l’autre plage que je t’ai prise dans le couchant, sauf que sur le cliché que je vois en souvenir, nous sommes en pleine journée, tu piétines ton ombre, et un chapeau de paille te protège, ah non, le chapeau de paille ne peut pas être sur la photo, nous l’avons acheté le jour suivant, ou encore celui d’après, dans un grand magasin de la rue Sainte-Catherine, je me souviens, il était rose.
22 octobre 2008
train de nuit pour lisbonne
"Je ne voudrais pas vivre dans un monde sans cathédrales. J'ai besoin de leur beauté et de leur noblesse. J'ai besoin d'elles contre le caractère ordinaire du monde."
Pascal Mercier
21 octobre 2008
orage
Vers le sud-est un orage menaçait…
Lorsque nous sommes passés sur le pont, tu as regardé en bas et, dédaigneuse, tu as dit que l’eau n’était pas belle.
Tu exagérais.
L’eau était claire et profonde à la fois. Entre deux ondes, des poissons de belle taille se mouvaient en silence. Peut-être étaient-ce des truites.
Je sais pourquoi tu as dit ça. L’eau n’avait plus cette étrange couleur perse qu’elle arbore à cet endroit lors de la fonte des neiges. Mais il n’y avait plus de neige à fondre depuis des semaines. Lorsque nous passions sur le pont, en auto, tu regardais fugitivement les reflets bleu-vert et tu étais ravie. Mais pas aujourd’hui. Pourtant nous étions à pied et tu aurais pu t’en délecter tout ton saoul.
Nous nous sommes engagés dans un chemin pierreux longeant la rivière. Nous n’allions pas vite. Nos anciens peinaient un peu. Derrière le rideau de saules et de vernes on entendait le murmure de la rivière, qu’on voyait parfois étinceler entre deux branches. On entendait aussi des rires et des plongeons. Sur les gravières, une foule de familles et de jeunes gens se doraient au soleil de mai, tandis que certains se poursuivaient dans l’eau en éclaboussant.
Scène étrange pour un début de mai, tous ces baigneurs.
En équilibre sur un rocher branlant, entre deux saules, je tentais de fixer le mouvement bouillonnant de l’eau vive franchissant un barrage de pierres. Une large goutte s’est écrasée sur ma manche. J’ai levé les yeux vers la haute cime d’un peuplier. Nul oiseau dans les parages. Le ciel paraissait limpide.
Un silence étrange couvrait soudain les voix des baigneurs et le grondement de l’eau. J’ai décalé mon regard : vers le sud-est de la noirceur s’amoncelait.
Un orage menaçait. Peut-être que plus haut, dans les montagnes, des torrents de boue dévaleraient les rues et les chemins. J’ai proposé que nous rebroussions chemin. Il convenait d’anticiper : nos anciens ne marchaient pas vite et peinaient un peu.
20 octobre 2008
la vache noire
Je passerai sur ce que j’ai à faire à cet endroit un dimanche. J’ai à faire.
Entre l’intimidant centre commercial surmonté d’un immeuble de verre et d’acier, et l’immense place où vrombit en permanence un carrousel de véhicules, une vaste esplanade de pavés gris se réchauffe au gré d’un doux soleil d’automne.
La surface pavée, en légère déclivité, montre un agencement qui se veut harmonieux, organisée autour d’une sculpture contemporaine qui semble jaillir d’un parterre de pierres sombres et dont je ne sais si elle est faite de bois ou de métal.
Ça et là de petits groupes de bancs vaguement disposés comme une invitation à la palabre rappellent que le lieu est fait aussi pour les humains. Je veux dire pour ceux qui veulent prendre le temps de s’arrêter et de regarder la vie, en contraste avec la marée des chalands qui prennent d’assaut boutiques et gargotes de chaîne. Quoique nous sommes dimanche, comme je disais, et que seules les gargotes ouvrent leurs portes ce jour-là.
Des bancs, comme une invitation à regarder la vie : j’en choisis un. Propre, et assez près de la rue. Ce sont des bancs à une place, voire deux en se serrant. Oui, il faut être seul, ou en amoureux. Je suis seul. Des bancs à une place, posés en demi-lune par groupes de trois ou quatre, comme cela se fait manifestement sur les esplanades modernes. C’est conçu dans le même esprit devant la gare de chez nous. Je veux dire le pôôôle multimodaaal.
Je m’étonne moi-même d’avoir envie de parler d’un de ces lieux sans âme, mais pourquoi pas, puisque j’ai vécu là, ce dimanche à l’heure du déjeuner, un bref moment de plaisir. Rien qu’à moi.
Je pose mon sac sur le pavé dénué d’aspérité. Je prends place sur le banc choisi. J’ouvre le sac et m’empare de mon casse-croûte. Je dépiaute le papier d’alu qui protège mon sandwich. Je mords à belle dents dans le jambon beurre. Pendant un instant je me surprends à fermer les yeux, face au soleil de midi, à savourer l’instant, pourrais-je dire, pas mon repas, qui est on ne peut plus anodin, quoique fait de bon jambon délicatement allongé dans la meilleure baguette qui soit. Sans oublier la fine couche de beurre qui est une innocente entaille dans mon équilibre alimentaire.
Je sens la chaleur entrer en moi, et c’est comme une seconde nourriture. Je ne crois pas que ce soleil d’automne laissera sa marque sur mon front, mais fermant les yeux, je me sens pour ainsi dire ailleurs, bien que planté là au bord d’une place bruyante, sur un banc individuel.
Mon modeste repas achevé, le soleil continuant de me chauffer le front, j’ouvre mon livre de chevet, et j’y lis que « je ne pourrais pas vivre sans les cathédrales », ou quelque chose d’approchant. Les cathédrales en tant que symbole de la beauté universelle. Une sentence à laquelle je ne peux qu’adhérer. Je fais une petite marque à la page où je lis cela, juste une minuscule corne, qui me permettra de retrouver la page plus tard, lorsque je déciderai que ce sera cette phrase qui illustrera mon coup de cœur pour l’ouvrage.
Les lignes que je lis sont tout aussi réconfortantes que l’immaculé du ciel. Pendant quelques minutes je vogue loin de mon quotidien. Lorsque j’arrive à la fin du chapitre, je referme le livre et je pars faire quelques pas, mon sac sur l’épaule. Je me dis que, malgré ma réticence à pénétrer le lieu, je trouverai un café digne de ce nom dans le centre commercial, mais macache, il n’y a rien d’autre que les gargotes sus mentionnées. Peut-être, me dis-je, trouverai-je un estaminet plus traditionnel le long de l’avenue. Je parcours quelques centaines de mètres et force est de constater que le dimanche est un jour d’abstinence forcée. Je me passerai de café, donc.
Je repense aux cathédrales du livre. Il n’y a pour l’heure aucune cathédrale, ni aucune modeste église dans mon champ visuel, et la cathédrale du commerce qui s’élève au coin de la rue, bien que pas laide en soi, n’inspire en rien un hymne à la beauté universelle. Je remarque que tout le quartier, ou peu s’en faut, respire une vigoureuse modernité. On a reconstruit, oui, mais sur les ruines de quoi ? Et pourquoi ? Le mystère est pour le moment entier. De l’autre côté de l’avenue, dans les rues adjacentes, les dernières traces du passé, apparentes sous la forme de quelques pans de murs lépreux, et d’un restaurant (fermé le dimanche) portant l’enseigne de la Vache Noire, semblent promises à une désagrégation prochaine.
En m’en retournant à mon occupation du jour, je fais un détour par quelques rues calmes et je suis frappé par le silence relatif qui fait contraste avec l’agitation motorisée de la place. Un dessert, en quelque sorte.
16 octobre 2008
vaudeville
Je suis absorbé par mes dossiers, mes tableaux, mes comptes-rendus et tout ça. Bref je suis absorbé par mon boulot. Pas tant que ça ? Une question en suspens, sans doute, fait que mon œil s’éloigne un instant de l’écran pour divaguer un peu au-dessus.
Il fait beau.
Je le vois dans le reflet sur la paroi vitrée de mon bureau. Je vois en miroir la fenêtre qui se trouve derrière moi. Curieusement le montant vertical de la croisée partage la vue en deux moitiés presque parfaitement symétriques. Deux fenêtres identiques à la mienne, sur le bâtiment jumeau d’en face, surmontées chacune d’une ouverture à la Mansard sur un toit d’ardoise à forte pente, surmontée à son tour d’un œil de bœuf, puis d’une couverture en zinc moins pentue. Typique de l’architecture dite classique. Du jeune cèdre qui pousse dans la cour, je ne vois que les branches, qui se dispersent dans chacune des moitiés symétriques de l’image. Le tronc est entièrement dissimulé par le montant vertical central de la fenêtre. Je dis que le cèdre est jeune, mais il est largement cinquantenaire, au moins. Mais il est vrai que son tronc est encore maigrelet, et qu’il est beaucoup moins haut que son majestueux voisin qui, lui, est réputé avoir été planté au Grand Siècle, au moment de la construction de ce qui fut un couvent.
Tout en haut du bâtiment jumeau d’en face (qui est dans mon dos, vous l’avez compris), au faîte du toit, court une longue rampe métallique qui sert à je ne sais quoi, en l’occurrence de perchoir à un couple de corneilles, qui semblent deviser avec animation tout en ébouriffant leurs plumes. C’est curieux, j’ignorais que, parmi les oiseaux familiers, d’autres que les tourterelles et les pigeons se montraient en couple. Voici qui me laisse rêveur, allez savoir pourquoi.
Lorsque, un instant plus tard, je relève les yeux vers le reflet de ma fenêtre au dessus de mon écran, les corneilles ne sont plus deux, mais trois, qui semblent toujours discuter avec animation (ce qui n’est qu’illusion, puisque je ne perçois aucun croassement intempestif). Les oiseaux serait-ils adeptes du vaudeville ?
15 octobre 2008
tango de l'ennui
« …¯ Qu’est-ce qu’on peut voyager dans une petite carrée… ¯ »
François Béranger
14 octobre 2008
parenthèse
Le feu passe au vert devant nous. Alors Elle est obligée de traverser pour me déposer à l’arrêt du bus, de l’autre côté du carrefour. Un bref adieu, et j’ouvre la portière, je saisis mon sac et je suis sur le trottoir. Je ne manque pas de la regarder s’éloigner. Puis je traverse, et je commence à descendre la rue qui mène à mon travail. Cette rue a acquis un peu d’élégance, dernièrement, à l’occasion de l’ouverture du grand théâtre de la ville. On lui a refait une jeunesse, on a posé de jolis pavés gris, on a élargi les trottoirs en éliminant le stationnement. Le trafic a repris ses droits. Tout n’est que vrombissement assourdissant. Cet aspect des choses n’a pas changé. Absurde. Toutefois, ce matin, à une heure où normalement la circulation est dense, à l’instant où je m’engage dans la rue, il n’y a pas d’autre bruit que le pépiement d’oiseaux dans les jardins invisibles, et la rumeur de la ville, au loin. Je savoure ce silence inhabituel. Je fais le geste de lever le visage vers le ciel (ciel d’automne immaculé, du bleu métallique de l’aube), comme on le fait quand on fait mine d’emplir ses poumons de bon air. J’ai le temps d’arriver devant le théâtre, de voir se refléter les immeubles dans la façade de verre jaune pale, de me dire une nouvelle fois qu’il y aurait là matière à prise de vue. Et soudain la rue retrouve son visage sonore banal, celui d’une matinée de travail, avec son cortège d’automobiles et de bus produisant un incessant vacarme.
13 octobre 2008
château
Une balise clignotait au loin, comme en marge de la vie.
Du tréfonds de la mémoire surgissaient soudain des images oubliées depuis longtemps, un château fort dressé en vigie au bord d’une sombre vallée.
L’enfant abreuvé de contes levait un regard apeuré vers les ruines menaçantes, tout en se tassant sur la banquette arrière de la voiture.
Regard apeuré, mais néanmoins obligé. La sentinelle de pierre agissait tel un aimant. Aussitôt aperçu, parfois le château s’éclipsait, oui, parce qu’une autre sentinelle veillait un peu plus loin, plus proche de la route peut-être et accaparait l’attention, du moins c’est imprimé comme ceci sur la carte-mémoire. On passait en frissonnant, alors à cet instant, la sombre vallée s’ouvrait soudain sur le vignoble. On était soulagé, le malheur serait pour une autre fois. Ou ne serait pas. C’est ce qu’on se disait au sortir de la vallée. Mais alors, que se passait-il lorsqu’on allait dans l’autre sens ? Ah ah… Il fallait fermer les yeux bien fort, ça protégeait du mauvais sort, quoiqu’il n’y eut pas de château plus avant dans la vallée.
L’enfant l’ignorait, mais faisait siens ces repères dressés au bord de la vallée.
Plus tard, bien plus tard, celui qui n’était plus un enfant depuis lurette verrait s’afficher avec surprise l’image en couleur, dénuée de mystère, de ces vieilles pierres qu’il n’avait jamais approchées. Il n’y avait là rien de sombre, rien de rugueux. Le charme était rompu. D’ailleurs il était bien en peine de reconnaître les maléfiques lieux d’autrefois, puisque précisément il ne les avait jamais aperçus qu’en distante contre-plongée.
Celui qui n’était plus un enfant connaissait le nom du château, bien sûr, un nom en Bourg comme il y en a tant au dessus de ces vallées-là, où il n’avait pas mis le pied depuis des décennies. Voila pourquoi une balise se mettait tout-à-coup à clignoter au loin.





