Voici bien longtemps que je n’ai emprunté ce chemin-là, celui qu’autrefois nous appelions le chemin des chèvres parce qu’il longeait un pré où parfois paissait un troupeau de chèvres blanches.

Les chèvres sont toujours là, pas celles d’il y a vingt ans, évidemment, mais d’autres, quelque part où on ne les voit pas. Ce sont des animaux qui ne voient pas le jour. On sait juste qu’elles sont là, dans leur stabulation grâce au va et vient du camion du lait.

Il y a des jours où je trouve que la campagne est triste.

Mais pas ce soir.

J’aime bien le chemin des chèvres. C’était le chemin préféré des enfants. Un beau chemin bien empierré, avec en ligne de mire l’autre rive de la vallée, où on aimait bien repérer la silhouette du château de la Planche.

J’aime bien ce chemin mais je ne l’emprunte pas souvent, il ne fait pas partie de mon circuit habituel. Et puis d’ailleurs on n’est jamais sûr, en s’y promenant, qu’on n’aura pas droit à la douche. Car vous savez, ici le gaspillage de l’eau ne pose pas de problèmes à certains, alors on irrigue volontiers abondamment les routes et les chemins.

Ce soir je chemine insouciant entre deux champs de maïs. Deux haies de maïs, devrais-je dire, ils sont plus hauts que moi. Mais cela ne me gène pas, le chemin est beau et large. J’aime bien ce chemin. Et ce soir ils n’arrosent pas. Normal, vu la météo.

Voila : je chemine insouciant en me disant juste que j’aime ce chemin, les courbes qu’il décrit, la perspective sur la vallée. On dirait qu’on va bientôt plonger dans la rivière, plusieurs dizaines de mètres plus bas, ça paraît bien abrupt. Mais non. Enfin quelqu’un qui ne connaît pas le coin pourrait se dire ça. Mais moi non. C’est mon chemin. Même si je ne l’utilise pas souvent. Et je sais qu’il s’incurvera sur la droite un peu plus loin, juste avant d’arriver en haut de l’à-pic, et qu’il suivra la douce pente d’une crête bordée de prunelliers. Ouais, pas si douce que ça, surtout quand on la monte en courant. Mais là, je vais dans l’autre sens.

Je suis encore entrain d’admirer la perspective sur l’autre rive, le haut des falaises blanches sous lesquelles s’engouffre la voie ferrée, la haute silhouette du château, tout un moutonnement bleuté de mamelons et de frondaisons, quand soudain, du maïs plus haut que moi s’envole un rapace qui s’éloigne majestueusement vers le soleil déclinant. J’ignore s’il est buse ou busard ou milan, je ne connais pas spécialement les noms des oiseaux. Il ne se presse pas. Il me donne l’impression qu’il me laisse le temps de l’admirer. Je le regarde s’éloigner, et c’est beau. Tout simplement.