le carnet vert

impressions d'hier et d'aujourd'hui

04 mai 2007

bibi

La boîte gisait dans le fond d’un placard. Tout en haut d’un placard de la cuisine, là où il faut grimper sur un tabouret pour attraper les trucs qui sont au fond. Nous savions qu’elle était là, bien sûr, même si nous avions oublié depuis longtemps pour quel usage nous l’avions achetée. Car elle gisait là depuis des années. Un nombre certain d’années, quoique incertain dans mon esprit. Nous n’oubliions pas sa présence tout en haut du placard, le grand ménage estival venant régulièrement nous la rappeler. C’était une boîte cylindrique, de la même taille et de la même marque que les boîtes de sel qu’on trouve le plus communément dans les supermarchés, sauf que l’étiquette était verte au lieu d’être bleue.

Nous ne savions plus pourquoi nous l’avions achetée, il y a un nombre incertain ou certain d’années, mais sa présence en haut du placard avait comme quelque chose de rassurant, c’est idiot, hein, mais disons que son absence soudaine aurait créé comme un manque, un vide perturbant. Tout en ne nous en servant pas, nous savions que c’était là, et c’était bien. C’était un beau cylindre vert, en carton, propre mais juste assez vieilli pour qu’on se rende compte qu’il était là depuis longtemps. Une boîte de bicarbonate.

Cette boîte gisait, normalement, en haut d’un placard de la cuisine. Mais voilatipa que depuis quelques jours elle a fait son apparition dans un endroit jusque là inhabituel. Elle traîne sur le rebord de la fenêtre de la salle d’eau. Et je manque l’écrabouiller chaque fois que je vais ouvrir ou fermer les volets. Je ne sais pas pourquoi elle est là, Elle a dû me le dire, mais je n’ai pas enregistré. Sûr que je faisais autre chose à cet instant.

Ça devait arriver : la présence ostensible du bicarbonate devant mes yeux, deux fois par jour, finit par me replonger dans de vieux souvenirs d’enfant. Je revois des après-midi mornes quoique ensoleillés, où la mère Chabant débarquait sur son solex asthmatique et s’installait avec nous pour le goûter. Je n’aimais pas trop la voir, la mère Chabant. Elle était vieille, elle était grise, elle était vêtue été comme hiver d’un imper gris, elle avait une figure fripée de pomme cuite trop longtemps, et puis elle nous faisait des bises, à nous les gosses, et ça ne me disait trop rien. Elle sentait la vieille. Quelquefois elle apportait des gâteaux de sa composition et alors berk. Ou alors elle n’avait rien préparé et était passée par l’épicerie pour nous offrir une boîte de chamonix orange, et là cela me convenait mieux. Ma mère proposait du café, elle s’excusait invariablement de ne point avoir de déca. L’autre acceptait en affichant un vague air de reproche. Puis elle demandait un verre d’eau pour son bicarbonate, parce que vous comprenez, j’ai l’estomac qui me brûle, ou la rate qui se dilate, ou le pylore qui se colore, ou que sais-je encore. La mère Chabant avait toujours mal quelque part, alors elle se tapait son bicarbonate, son bibi, comme elle disait, puis elle commençait à raconter ses malheurs. Moi je m’en moquais, et je n’avais qu’une envie, qu’elle reparte bien vite sur son solex maladif.

Posté par philg à 15:25:13 - chroniques de la mémoire - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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