Imaginons une petite ville.

Ou plutôt non, n’imaginons pas. Imaginez, vous. Et moi je parlerais d’une petite ville que je connais un peu.

Imaginez cette petite ville. Elle serait peuplée d’environs cinq mille habitants. Elle serait située dans l’est du pays, au carrefour de deux grandes voies de communication. Elle serait entourée de hautes falaises, lovée à l’entrée d’une courte reculée. Elle serait veillée par une haute croix de métal, fichée sur la plus proche de ces falaises et qu’on appellerait la Croix du Dan.

Imaginez qu’on arriverait par la route du nord-ouest, celle qui vient de la capitale. On les apercevrait de loin. Les hautes falaises bleues. La petite ville et son clocher à bulbe, lovée au pied de la haute ligne rocheuse. La Croix du Dan dressée fièrement sur le ciel, à droite de la petite ville. On arriverait par une longue ligne droite ombragée. A condition qu’il fasse beau. Sinon la ligne droite serait droite quand même. Au passage, des montbéliardes tachetées de brun nous regarderaient passer en mâchonnant nonchalamment. Peu avant d’entrer dans la ville on remarquerait, de chaque côté, le vignoble se développer à l’infini. (Si c’était moi, qui aime les paysages de la vigne, j’aurais envie de m’arrêter pour prendre une photo, le pays le mérite bien, et je pesterais parce qu’il n’y a aucun parking correct permettant un arrêt sans danger, et que comme toujours je n’aurais pas mon appareil sur moi, évidemment je me rendrais dans la petite ville pour acheter du fromage, pas pour faire des photos. Ça, c’est si c’était moi, mais vous, vous faites ce que vous voulez). On se dirait tiens on fait du vin par ici, et ce vin, quoique assez peu connu, a néanmoins bonne réputation. Justement une énorme bouteille publicitaire, de la forme si particulière qu’elles ont dans le pays, signalerait la présence, dans la zone artisanale, des nouveaux bâtiments de la fruitière viticole. Et juste à côté, une enseigne en forme de gruyère à trous indiquerait les locaux de la principale entreprise laitière des environs. Imaginez ça, une petite ville qui annonce ses spécialités comme une promesse.

Imaginez qu’on traverserait une voie ferrée, non loin d’une gare assez déserte et aux quais peu entretenus. On se ferait la réflexion qu’assurément les trains qui passent là ne font pas tous halte dans la petite ville. La route se resserrerait en un sens unique et sinuerait en montant entre deux hautes rangées de façades sombres aux balcons ouvragés. De nombreux commerces s’ouvriraient sur chaque trottoir. La rue bruisserait de vie. Dans une chapelle désaffectée vous serait proposée une exposition d’artisanat d’art. Et puis on déboucherait sur une place animée et toute pimpante avec sa fontaine et ses bacs à fleurs. On aurait envie de s’arrêter un moment et de musarder dans les vieilles rues et de sentir les bonnes odeurs de caves, de fromages et de salaisons, et de faire le plein de victuailles et d’être alléché par le menu proposé par le restaurant d’application du lycée hôtelier…

Imaginez cette petite ville, avec son charme paisible.

Imaginez cette petite ville.

Imaginez.

Imaginez que cette place autrefois pimpante soit maintenant sans vie et envahie de mauvaises herbes. Imaginez les hautes façades sombres aux balcons ouvragés et aux volets clos que personne n’ouvrirait. Imaginez que les rues ne sentent plus ni la cave ni le fromage ni le fumé ni rien de vivant.

Imaginez que cette petite ville soit devenue une ville déserte, une ville morte. Parce que tous ces habitants sans exception auraient été décimés.

Ces temps-ci les voix officielles se gargarisent de chiffres soi-disant rassurants. Le score le plus bas depuis 1953 parait-il. Juste la valeur d’une petite ville de rien du tout. Une petite ville rayée de la carte. Une petite ville morte pour la raison la plus crétine qui soit. Cinq mille habitants morts sur la route l’année dernière.