Cette année-là je m’étais acheté mon premier cahier à spirale. Un cahier tout simple, assez épais, avec une couverture cartonnée jaune sans fioritures. Pas comme on les fait maintenant. Dans ce cahier je recopiais les poèmes que je griffonnais à la hâte sur n’importe quel support, même des tickets de métro.

Cette année-là je promenais mon ennui le long des caniveaux. J’errais longuement dans les rues pavillonnaires de la ville, que je me forçais à trouver laides : je vilipendais dans mon cahier ces maisons à soubassement de meulière qu’on avait édifiées dans la première moitié du siècle dernier.

Cette année-là je restais des heures accoudé au rebord de la fenêtre de ma chambre, je regardais les nuages défiler indéfiniment et les branches des bouleaux voisins s’égoutter après la pluie.

Cette année-là je m’engouais pour les jeux olympiques. Ceux qui furent endeuillés par des actes de barbarie. Je me cherchais des héros sur l’écran de la télé et ma mère disait que je ferais mieux de profiter du beau temps. Je me cherchais des héros : en vérité je préférais les héroïnes. N’empêche c’est bien d’un héros, et uniquement de lui, que je me souviens. Parce que la télé a eu un problème. Ça tombait mal, vraiment. On entendait bien les commentaires, mais on ne voyait quasiment plus rien tant l’écran restait obstinément sombre. Mon père a eu beau tripatouiller tous les boutons, rien n’y a fait. On avait peine à distinguer le gris foncé du noir. Oui parce que c’était une télé en noir et blanc. Du blanc, j’en ai vu resplendir quand même. Je suivais la finale d’une course d’athlétisme, je ne sais plus laquelle. Le résultat en a été une divine surprise. La caméra montrait un gros plan du vainqueur accomplissant son tour d’honneur en riant aux anges et en brandissant à bout de bras le drapeau de l’Ouganda. Enfin ça je l’imagine, parce que figurez vous que sur l’écran patraque de la télé on ne distinguait que quelques détails qui rayonnaient d’une blancheur étonnante, le large sourire de l’athlète et ses chaussures. C’est tout.